LE MONDE DE LA BIBLE N° 52
Pierre-Maurice BOGAERT, Heinz-Josef FABRY, Natalio FERNANDEZ MARCOS, Yohanan A.P. GOLDMAN, Innocent HIMBAZA, Philippe HUGO, Konrad D. JENNER, Percy VAN KEULEN, Arie VAN DER K.OOU,
Wido VAN PEURSEN, Josep RIBERA-FLORIT,
Adrian SCHENKER, Abraham TAL, Emanuel TovL'enfance de la Bible hébraïque
L'histoire du texte de l 'Anden Testament
à la lumière des recherches récentes
Sous la direction de Adrian SCHENKER et Philippe HUGO
La publication de cet ouvrage a bénéficié du soutien du Conseil de l'Université de Fribourg
ISBN 2-8309-1172-5
© 2005 by Editions Labor et Fides 1, rue Beauregard, CH-1204 Genève
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QUE VIVE CELUI QUI FAIT VIVRE : LE TEXTE SYRIAQUE DU SIRACIDE 48,10-12
Wido VAK PEURSEN Université île Leiden
1. Introduction
1. Dans Si 48,1-14, Ben Sira chante les louanges du prophète Elle.' Ce passage appartient au long poème qui chante les héros d'autrefois, appelé « La Louange des Pères » (Si 44,1-50,24). Après une description du passé en Si 48.1-9, qui regorge de références aux célèbres histoires de l R 17-2 R 2, la suite du texte se rapporte au retour d'Eue, une attente qui prend source en Ml 3,23-24. Le texte grec de Si 48,10-11 peut être traduit comme suit :
dont il est écrit qu'il est destiné, au temps fixé, à calmer la colère de Dieu avant qu'elle n'éclate en fureur, pour ramener le cœur du père vers le ills et établir les tribus de Jacob. Heureux ceux qui t'ont vu et qui furent ornés d'amour, car nous aussi nous vivrons sûrement.
2. Pour la critique textuelle de ce passage, nous disposons de trois témoins primaires : le manuscrit hébreu ms B - d'une Gueniza datant du XIIe siècle -, le texte grec produit en 132 av. J.-C.2 et le texte syriaque, qui a probablement été traduit pendant le II1 ou le I I Ie siècle ap. J.-C.J En ce qui concerne le texte grec.
1. Les recherches sur le Siracide en syriaque ont été soutenues par la \i'llit'rhititl\ Organization for Scientific Research (NWO).
2. L'information exacte provient du prologue de la traduction grecque de Ben Sirn. dans laquelle le petit fils de l'auteur relate qu'il trouva un exemplaire du livre à son arrivée en Egypte en la 381IIIL
année du roi (Ptolémée VII) Evergète et qu'il décida de le traduire.
237-nous devons distinguer entre la « petite-fille » de la traduction grecque originale, généralement appelée GrI. et un texte grec élargi. Gril, qui contient environ 300 autres cola et un certain nombre d'additions plus courtes.'1 Il est probable que le Gril date de la fin du l" siècle de notre ère. étant donné q u ' i l est attesté dans des citations du Nouveau Testament et de la Didaché?
La relation entre le texte hébreu et le texte syriaque est complexe." Les dif-férences entre ces deux témoins textuels sont plus grandes et plus fréquentes qu'entre le TM et la Peshitta des Rois. Ceci n'est pas tant dû à la spécificité de la traduction syriaque - même si on ne peut a priori exclure des différences dans les techniques de traduction - mais bien plus au fait que les manuscrits hébreux du texte de Ben Sira dont nous disposons actuellement (qui couvrent environ les deux tiers du livre) contiennent de nombreuses additions, doublets et altérations, reflets d'une histoire textuelle complexe. Il n'y a aucune raison d'affirmer que les manuscrits hébreux existants reflètent ou s'approchent du texte source de la traduction syriaque.8
3. Dans la présente étude, notre principal objet d'analyse sera le texte syri-aque, qui peut être traduit comme suit :
Et il est prêt à venir avant que ne vienne le jour du Seigneur, pour ramener les fils vers les pères el apporter de bonnes nouvelles aux tribus de Jacob. Heureux celui qui te voit et meurt. Cependant il ne mourra pas, mais taisant vivre il fera vivre (ou : mais il vivra sûrement).
Ce texte présente des différences frappantes avec les deux autres textes, grec et hébreu, comme on peut le voir clairement dans le tableau suivant (les
253 (Part I). p. 494-507 (Part II) ; R.J. OwENS. « The Early Syriac Text of Ben Sira in Ihe Demons-trations of Aphrahal », JSS 34. 1989, p. 39-75.
4. Les principaux Iémoin.s du Grl sont des onciaux. A. B. C et S el les minuscules qui leur sonl apparentées. Gril est premièrement attesté dans la recension nexapiaire (le groupe O de Ziegler ; principaux témoins : 253. la Syro-Hexaplaire. et les onciaux V et Sc) et la recension lucianiqiie (le groupe t de Ziegler : principaux témoins : 248-493-637. 248 étant le plus important)
5. J. ZlEGLER, Sapientia Itsii Filii Siracli (Septuaginla 12/2). Gotlingen : Vandenhoeck & Ru-precht. 1980^. p. 37^0 ; P.W. SKEHAN. « Didache l.6andSirach 12,1 ... Bib 44. 1963, p. 533-536 ; J.W. WEVERS. « Sepluaginta Forschungen seit 1954 ». ThR 33. 1968. p. 18-76. spec. p. 42. Pour de plus amples détails voir W.T. VAN PEURSEN. The Verbal System in t/it Hebrew Tea of Ben Sira. PhD diss., Leiden University. 1999. p. 11.
6. W.T. VAN PEURSEN. Verbal Snurn. p. 12-13.
7. Cf. la contribution dans le présent volume de P. VAN KEULEN. « Nature et contexte des diffe-rences de la Peshitta des Rois par rapport au TM ». p. 264-285
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lectures originales de chacun des trois témoins textuels sont indiquées en ca-ractère gras) :
LXX
JDi o KctTctypatpeic ms B
48.10 ~:/7 "z:
[... "12*7 *]» FDOrf? Koxàccct opytjv xpô Bvpov
c*s ^i* na» 2^ 3'orb emcrpeyai KapSiav xctrpo
ffpoç viùv
*?!.. ..p 73^71 Kcti ifaraarijffcd ipvÀa^ lax 48,1 1 nci "jwi -iDR ^arcapiot 01 iSovrc^ ae
KCti 01 èv âyaxiïaei rccn'oapi ftévoi
Pcshitta -uà^ orna
\jjT\ ^
r&n! àir<t« rtfi
48.10 (toi) de qui il esteem 48.10 dont il est écrit qu'il est destiné 48.10 El il est
(que tu es) destiné au temps au temps fixé. établi
pour mettre fin à la colère à calmer )a colère de Dieu avant |...| avant qu'elle n'éclate en fureur. pour ramener le cœur des pour ramener le cœur du père
pères vers les fils, vers le fils et pour établir et pour établir [ Isra j el les tribus de Jacob.
prêt ù venir
avant que ne » tenue le jour du Seigneur.
pour ramener les *** fils vers les pères
et pour apporter des bonnes nouvclle-S
aux tri bus de Jacob
48.11 Celui qui t'a vu (te voit)
et est mort (meurt) I -I
48. \ I Heureux ceux qui t'ont vu et furent ornés d'amour
car nous aussi nous vivrons sûrement.
48. 1 I Heureux celui qui le voit et meurt. Cependant il ne mourra pas. mais Taisant t ivre il fera vivre
(ou mais il ti\ra sûrement]
2. Analyse
4. Si 48,10 est l'un des rares passages du Siracide où il est fait explicitement référence aux Ecritures.9 Bien que la citation de Ml 3.23-24 ne débute q u ' a u v. lOb, le texte grec et le texte hébreu du v. lOa commencent par « écrit » (ms B : Diron ; LXX ó
5. Dans le texte hébreu et grec. Elle est destiné à « calmer la colère de Dieu avant qu'elle n'éclate en fureur ». Cette expression est reprise de Ml 3,24b et est attestée par le TM, la LXX et la Pesh :
Ml 3,24b TM Ml 3,24b LXX Ml 3,24b Pesh Tram Nuçn? Ml c'Affai KCÙ iraràfm rijv
071 )-Tçrrn*
Etonnamment, cette expression est totalement absente dans le texte syria-que. Cette omission peut toutefois être mise en rapport avec d'autres passages où le traducteur syriaque évite de faire référence à la colère de Dieu :
ms B LXX Pesh
Si 44, 17 rto PI»1? Ev KCnptà ôpyijç rf,-,n\.i rguu
I)J7nn ÎTTI Eyéveto àvmAAayfia ,an\\\ r^i^x» r«tin> Au temps de la destruction. Au temps de la colère il fut Au temps du déluge il fut il fut un substitut un substitut un substitut pour je monde
46,7 TUE JÏTI Kiokvam Aaàv àxà
Pour enlever la colère de la Pour empêcher le peuple de Et pour faire revenir *** communauté commettre un péché la communauté
47,20 «]K [...] Enayafe iv àpyrjv •|t«aiï ^>s Em rà rcicva aov
(...|£olèresurta apportant la colère sur tes apportant l'iniquité sur tes descendance enfants petits-enfants
II est cependant difficile de dégager un schéma caractéristique de ces omissions, étant donné qu'en d'autres endroits la traduction syriaque mentionne tout de même la colère de Dieu.10 Il faut noter que la référence à la colère est aussi omise en Si 45,18, où il est question de la colère d'un être humain :
ms B LXX Pesh es« nrsn rnp mai urn f; awaftofii Kopf èv rouai»
ilij/n > xai ôpYii
et l 'assemblée de Coré dans Et l 'assemblée de Coré dans et l 'assemblée de Coré la virulence de leur £ojèl£ La fureur et la£pj£f£ dans la force
6. Au lieu de « pour calmer la colère de Dieu avant qu'elle n'éclate en fureur » (LXX), le texte syriaque, qui omet la référence à la colère divine, lit :
290 W I D O V A N P E U R S E N
« avant que ne vienne le jour du Seigneur » (rt.\si* msicu rfirdj* pio). Il se peut que cette expression ait pénétré dans le texte sous l'influence de Ml 3.19 (cité ci-dessus) et particulièrement de Ml 3.23. dont le texte syriaque lit éga-lement r<.fji tn^scL. rriiro.i jj.iD. comme celui de Si 48.10 :"
TM LXX
KÜ 'IB1? Xp'lV f/lfeV rrçr or fj/iépctv Kvpiov
"i}n TTJV fi£yaA.î]\> KOI
Pesh rfirùl
-7. Citant à nouveau Malachie. le texte grec lit « pour ramener le cœur du père vers le fils ». Cette lecture apparaît aussi dans le texte hébreu, hormis le singulier de « père ». Dans le texte syriaque, les « pères » et les « fils » ont échangé leur place. Ainsi on lit « pour ramener les fils vers les pères » (rfm^rf X*. -/•.'•-. oxaoïAl). En Ml 3.24 le texte hébreu exprime la réciprocité : « pour ramener le cœur des pères vers les fils, et le cœur des fils vers leurs pères •> :
Ml 3.24 TM
et il ramènera le cœur des pères vers les fils et le cœur des fils vers leurs pères
Ml 3.24 LXX ôç unoxataa-ci^ati
Kap-SidV XaipOÇ XpOÇ VIÙV
Kai KapSiav àvfffxi»rov xpàç róv irAijaiov ainov qui ramènera le cœur des pères vers les fils et le cœur d'un homme vers son voisin
Ml 3.24 Pesh
et il ramènera le cœur des pères vers les fils et le cœur des fils vers leurs pères
La réciprocité du texte hébreu est préservée dans le texte syriaque de Ml 3.24, mais a été perdue dans le texte grec.12 En Le 1.17 la référence à Ml 3.24 (et
11. Il est communément admis qu'il est également possible que la leçon •< avant que vienne le jour du Seigneur » soit originale et que la leçon de LXX soit secondaire : ms B est lacunaire.
12. Le traducteur grec élargit l'étendue du verset : alors que l'auteur du texte hébreu se réfère à la restauration des relations à l'intérieur de la famille, le traducteur grec élargit l'activité d'Elie pour l'appliquer à toutes les relations humaines : cf M OHLER. Elût im Venen Tvütunetu :
Untersuchun-gen zur Bedeutung des ulltestainenllichen Propheten im friilien Cltrutentttiti (Beihefte zur Zeitschrift
Si 48,10 !) n'exprime que le premier aspect de la relation réciproque, comme c'est le cas dans le texte grec :14
Lcl.17L.XX Lcl.l7Pesh
émarpéyai KapSiaç ircnép(ov ~-m=^, ,<=! rùj>jo en réicva -•-".- i^.
rai âxeiBeiç ^ -,.\VA- „4,
év rij ippovijaei SiKaloiv «uren pour ramener les cœurs des pères qui ramènera les cœurs des pères vers les enfants vers les enfants
et les désobéissants et ceux qui son! désobéissants vers la sagesse des justes vers la connaissance desjusles
Même si le texte syriaque de Si 48,10 exprime le second terme de la relation réciproque (« fils vers pères »). ce qu'on pourrait expliquer en admettant que le traducteur syriaque connaissait le texte de Ml 3,24 (soit en hébreu soit en syria-que), les raisons de l'omission du premier terme (« pères vers fils ») restent obscures. Nous pourrions tenter d'argumenter qu'aux yeux du traducteur « pour ramener les fils vers les pères » faisait plus de sens que « pour ramener (le cœur des) les pères vers les fils », étant donné que cette première expression renvoie à la notion de fidélité à la tradition des anciens.15
8. Dans le texte hébreu comme dans le texte grec, le but du retour d'Eue est précisé par l'expression « et pour établir les tribus de Jacob » (B ^l.. ..p j'sr^i; LXX Kai Karaattjaai tpvkàç laictaß). Il s'agit d'une référence à
[s 49,6 « C'est trop peu que tu sois pour moi un serviteur pour établir les tribus de Jacob (apr -mo rw c-prfr ; wv atfjaai tàç ipuÀàç /orvra/J). »
Apparemment le motif de l'attente du retour d'Elie, basé sur les versets fin-aux de Malachie, a été encore davantage développé par ce chant du Serviteur
13. Le 1.17 n'est pas une citation de Ml 3.24 LXX mais de Si 48.10 dans la leçon de Gril ; cf. J.W. WEVERS. « Septuaginta Forschungen ». p. 42 et F. BÖHMISCH. - Hacc omniu libtr Mae : Zur Theologie der erweiterten Textformen ». SNTU 22. 1997. p. 160-180. spec. p. 166 . cf. M. OHLER. Eta. p. 82. n. 284.
14.11 faut noter qu'en MI 3.24 comme en Le 1.17 le syriaque a rciAio. Si 48.10 contient pourtant i^am Par conséquent, le texte syriaque de Si 48.10 ne suit le syriaque ni de Ml .1.24 ni de Le 1.17.
15. A l'inverse M.M WINTER. « Origins ». p 250 : « The wording is seen to have undergone an apparently motiveless alteration. ••
292 WIDOVANPEURSEN
d'haïe.16 Ainsi Eue est identifié au Serviteur du Seigneur du Deutéro-lsaïe.17 ou du moins reprend-il la fonction de ce Serviteur."
A nouveau la traduction syriaque présente une variante. Au lieu de « pour établir », cette dernière lit « et pour apporter de bonnes nouvelles » (<!*-.».— \ ) Les passages cités de Ml 3,23-24 et Is 48.IO n'offrent aucun parallèle pour cette lecture. Pour savoir d'où provient la variante syriaque, nous devons considérer l'ensemble des traditions liées à Elle, telles qu'elles étaient transmises au temps où le Siracide a été traduit en syriaque. A notre avis, l'explication la plus perti-nente serait que le deuxième ou le troisième traducteur du Siracide était un chrétien, qui aurait compris la référence à Eue dans la perspective de la chrétien-té primitive, où le Eue de Ml 3,23 était assimilé à Jean-Baptiste.1'' En parlant d' « evangelisation », le traducteur syriaque a rendu la référence à Jean-Baptiste explicite. Comparez spécialement l'utilisation de <-un en lien avec Jean-Baptiste en Le 3,18 « Ainsi, avec bien d'autres exhortations, il annonçait au peuple les bonnes nouvelles (evijy-yEAiCero ; Pesh
Cette altération du texte syriaque avait également un autre effet : l'activité d'Eue, à son retour, n'était plus décrite avec la terminologie du Chant du Servi-teur d'Is 49. Dans les textes hébreu et grec. Eue est décrit comme le rédempServi-teur futur, avec des traits s'apparentant au Serviteur du Seigneur - voire même des traits messianiques.21 Dans le texte syriaque, par contre, la référence à une
16. Voir par exemple 1. JEREMIAS. « HJ.feiiaç ». in : TWNT II. p. 930-943 : voir aussi l'excursus « Der Probet Elias nach seiner Entrückung aus dem Diesseits », m Slrack-Biilerbeck [V/2. p 764-798. spec p. 780 ; cf. P.C. BEENTJES. * De stammen van Israel herstellen Het portret van Elia bij Jesus Sirach ». AmslCah 5. 1984. p. 147-155. spec. p. 152-153. Beentjes discerne des traces de cette coloration d'Elie sur la base des chants du Serviteur dans le Targum Joimtan en Ex 6,18 et Dt 30.4 ; cf. id., 155 n. 28. Pour le contexte plus large de l'interprétation des passages du Serviteur du Seigneur dans le judaïsme hellénistique voir J. JEREMIAS. « noue; Seov, C- xaïç 8eov im Spatjn-dentum in der Zeit nach der Entstehung der LXX ». in : TWNT V. p. 676-698, spéc. p 685. P WINTER, « Lukanische Miszellen », ZNW49. 1958, p. 65-77, spec p. 65-66. lu en Si 48.10 ms B ~n et le relie à la leçon de Le 1.7 : « Die Hiphil-Form des Zeitwortes ~3 bedeutet genau das. was im Lukas-Texl gesagt ist » (p. 65).
17. Ainsi. R. SMEND. Die Weis/teil des Jesus Sirach erklart. Berlin. 1906. p. 461.
18. Cf. M. ÖHLER, Elia. p l « Ob er damit bewußt den Gottesknecht mit dem eschatologischen Elia identifizieren wollte, muß offen bleiben. Sicher ist dagegen, daß hier der Gottesknecht indivi-dualisiert wird und Elia dessen eschatologische Funktion übernimmt »
19. Lc 1.17 ; Mt 11,14 ; 17,10-12. Sur l'origine chrétienne du texte syriaque de Ben Sira. voir aussi notre article : « The Alleged Retroversions from Syriac in the Hebrew Text of Ben Sira Revisi-ted : Linguistic Perspectives », in : R.O. L E H M A N N éd.. Kleine Untersuchungen mr Sprache îles Allen Testaments und seiner Unwell, vol. 2. Waltrop. 2001. p 47-95. spec. p. 66-67. n. 43
20. Le Sinailicus et la Peshitta. voir G. A. KlRAZ. Comparative Edition of lite Syriac Gospels. 4 vol. (New Testament Tolls and Studies 21). Leiden. Brill. 1996, vol 3. p. 18 : comparer avec M.M. WINTER, Ben Sira, f . 177-178 : et pour tu» pael aussi R. PAYNE SMITH. Thésaurus Svriacm. 2 vol.. Oxford, 1897-1901, vol. I, p. 1252, vol. 2. p. 2510-2511.
fonction de Serviteur du Seigneur liée à Elie a disparu. Pour le chrétien du II' ou du IIIe siècle qui a traduit le livre, il y avait une différence fondamentale entre Elie (i.e. Jean-Baptiste) et le Serviteur du Seigneur ou le Messie (i.e. le Christ).22
9. De ce point de vue, on peut également expliquer une autre lecture origi-nale du texte syriaque, à savoir l'expression «prêt à v e n i r » (rt&röii t-A^j. Cette expression rappelle Mt 11,14; 17,10-11 et Me 9.1 1-12, où Elie (identifié à Jean-Baptiste) est décrit comme celui qui doit venir. Notez en particulier que l'expression de notre verset du Siracide correspond mot pour mot à Mt 1 1,14
Elie, qui est prêt à venir ».
Il faut cependant relever que le ms 7al lit r<rirtn au lieu de rfiiOii. Il se peut que 7al contienne la lecture originale et que les autres témoins textuels reflètent une variante primitive, laquelle aurait fait coïncider le texte plus préci-sément avec le verset de Matthieu cité ci-dessus.23
10. Maintenant que nous avons quelques preuves qui plaident pour un arrière-fond chrétien du texte syriaque de ces versets, nous pouvons à nouveau poser la question de savoir pourquoi le traducteur syriaque a « pour ramener les fils vers les pères » au lieu de « pour ramener le cœur des père(s) vers les fils ». Dans le texte syriaque « pour ramener les fils vers les pères » est parallèle à « et apporter de bonnes nouvelles aux tribus de Jacob ». Il se peut que le traducteur syriaque n'ait pas pensé à la restauration des relations intra-familiales, mais au peuple d'Israël,24 « à qui appartient l'adoption des fils » (Rm 9,4), « à qui ap-partiennent les pères » (Rm 9,5), « q u i est aimé à cause des pères » (Rm 11,28),
22. Pour l'identification du Christ avec le Serviteur du Seigneur, voir par exemple j. JEREMIAS. « xaiç fffov, D- xaïç ffeov im Neuen Testament ». TW/VT" V, p 698-713. Hors du Nouveau Testa-ment, les attestations de l'interprétation du retour d'Ede comme précurseur du Messie sont rares et tardives II semble qu'une telle interprétation n'ail pas existé à l'époque du Nouveau Testament. Elle est plutôt décrit lui-même avec des traits messianiques et lorsqu'il est décrit sous les traits d'un précurseur il est précurseur du jour du Seigneur (comme en Ml 3.23) plutôt que celui du Messie : voir M. ÖHLER. Ella. p. 12-30. spéc. p. 29 ; id.. « Elija und Elischa ». in : M OHLER éd.. Aillera-mentliche Gestatten im Neuen Testament. Beitrage cifr Bibli-idit'ii Theologie. Darmstadt. Wissens-chaftliche Buchgesellschaft. 1999. p 184-203, spec. p. 186: en sens contraire J. JEREMIAS. « HUeiiai; », p. 933 (après discussion des traditions qui décrivent Elie comme une figure messiani-que ou de Serviteur du Seigneur) : « Ungleich weitere Verbreitung gewann jedoch eine zweite Auf-fassung, die in Elias den Vorläufer nicht Gottes, sondern cfes Medici1; sah ». cf. Strnck-Billerheck. p. 779-798.
23. Voir dans le présent volume, P. VAN KEULEN. « Nature et contexte ». p. 265. Ms 9al, qui joue un rôle important dans l'histoire textuelle de la Peshitta des Rois, selon l'analyse de Van Keu-len, ne contient pas le livre du Siracide.
294 WIDO VAN PEURSEN
et qui retournera vers Dieu avant la fin des temps L'action de « ramener aux pères » signifie que les Israélites deviendront fidèles à Dieu de la même manière que leurs pères le furent, et qu'en quelque sorte ils atteindront finalement leur destination « patriarcale ».a Dans cette perspective, « pour ramener les fils vers les pères » est plus pertinent que « pour ramener les pères vers les fils ». La compréhension de « fils » en tant que peuple d'Israël peut également être ac-centuée par Le 1,16, « il [i.e. Jean/Elie] ramènera (ètnat/jét/tri) beaucoup de fils d'Israël vers leur Seigneur Dieu », qui précède et est en partie parallèle à la réfé-rence à Ml 3,24 (et Si 4g, 10) en Le 1,18.
11. Après la description du retour d'Elie. suit un passage où sont béatifiés ceux qui voient Elie et meurent, i.e. ceux qui ont vu ou verront Elie avant leur mort. L'hébreu a rei l»i HDR, mais sur la base de naKÙpioi dans la LXX ei ,mn=o\ dans la Pesh, il est probable que nous devions plutôt lire '"s au lieu de no« (ou peut-être new —.D»). Le texte hébreu corrigé peut être interprété de diffé-rentes manières. Box et Oesterley l'ont considéré comme une référence au passé : les personnes béatifiées ici sont celles qui ont vu Elie et sont mortes, c'est-à-dire ses contemporains.26 D'autres, comme Smend et Peters, pensent que ce verset se réfère à ceux qui verront Elie avant de mourir, c'est-à-dire ceux qui restent en vie pour voir le retour d'Elie et sont consolés en le voyant (cf. Le 2.29-32). Cette interprétation rejoint la tradition qui annonce que ceux qui voient le retour d'Elie peu de temps avant de mourir seront ressuscites (cf. mSola 9,15, n*1» 'T1? nio mon nTin, « la résurrection de la mort viendra au travers d'Elie »)?
25. Selon la lettre aux Romains, qui montre quelques différences notables avec les autres écrits da NT. Voir par exemple J.C. BEKER. Paul thé Apostle : The Triumph of Cod in Life antl nought. Edinburgh. T. &T. Clark 1980. p. 328-331.
26. G H. BOX, W.O.E. OESTERLEY. t Sirach ». in : R.H CHARLES éd. Apocrypha ami Psende-pigrapha of the Old Testament. Oxford. Clarendon Press, 1913. p. 268-517. spec. p. 501 , de même V. RYSSEL. « Die Spruche Jesu des Sohnes Sirachs », in : E. KAUTZSCH éd.. Die Apokryphen und Pseudepigraphen des Alten Testaments 1. Die Apokryphen des Alten Ti'stcitnents. Tübingen. Mohr. 1900. p. 230-475, spec. p. 463 ; comparer avec L. SCHRADER. Leiden und Gerechligkeil : Studien ;u Theologie und Te.ageschichte des Sirachbuches (BET 27). Frankfurt a.M., Lang. 1994. p. 87, qui considère que c'est une référence à Elisée.
12. Le texte grec présente ici un plus, dont l'interprétation est rendue compliquée par quelques variantes textuelles. Au lieu de « ... et est mort» (B roi; Pesh àu*=»a), la LXX a Kai oi cv àyarcr^aei KtKoaiuuiévw « et qui furent ornés d'amour ». Cependant, à la place de KEKoafirißEvoi « ornés ». les mss 248. 253 et 254, principaux témoins de Gril (voir ci-dessus), ont iccicoifiijfievoi « en-dormis o.28 De plus, au lieu de ev ayaJi^aei « dans l'amour » de la LXX, quel-ques commentateurs modernes préfèrent lire ev àvaxai/aei « dans le repos »." Quelle que soit la variante que l'on choisisse, la lecture de la LXX est plus lon-gue que celle du texte hébreu ou syriaque. Il semblerait que le traducteur grec ait jugé nécessaire de modifier « est mort » en ajoutant quelque chose. Apparem-ment, il a considéré que toute personne qui meurt n'est pas forcément appelée « heureuse » : cela dépend si l'on meurt dans l'amour (ou : dans le repos).
Sur la base des variantes et corrections mentionnées, nous pouvons lire le texte grec de trois manières différentes.
1. « ceux qui furent ornés d'amour » (GrI) 2. « ceux qui se sont endormis dans l'amour » (Gril)
3. « ceux qui se sont endormis dans le repos » (Gril, texte corrigé)
L'utilisation métaphorique de Koanfai. qu'on trouve dans la première lec-ture, est également attestée en
3 M 3,5 «ornant (xoanoovreç) leur vie communautaire de l'excellente pratique de la droiture » ;
3 M 6.1 « orné (KSKOa/irinévoç) de toutes les vertus de la vie »."
A. Pour l'expression «iroyi/jufVoi « endormis » en référence à la mort (la lecture du Gril), comparez icoi^aïf «sommeil » en 48.13b (sur Elisée) et la
roi/jtj<re<aç aiâvoç « le sommeil éternel » en Si 46.19 (sur Samuel) :
Si48,13bmsB S i 4 S . I 3 b L X X iTnrai Kai ev Koi/jrioci
TD3 R~o: enpoifijrfvasv m mb/ja avrov et sous lui et dans son « sommeil », la chair fut créée son corps prophétisa
. .
28. De même la Syro-Hexaplaire (, }
29 R. SMEND. Weisheil, p. 462 : C KEARNS. The E-ipamled Tea ofEcclcsiasticm. Ils Teaching on thé Future Life as a Clue la its Origin. PhD diss . Rome. Potillficio Istitulo Biblico. 195 [. p 183.
2% WIDO VAN PEURSEN
Si46.19msB SJ46.19LXX Si46.l9Pesh
UDOQ ^a m mr, KCCI xpo icaipov OU.-LI. i=. <^iis».i ru=i=o
Koifirjaecoç aiiàvoç
Et au temps où il reposait Aussi avant le temps de son El au temps où il reposait sur son lit sommeil éternel sur son lit
Pour Koißaai « dormir » > « mourir » il existe de nombreux parallèles dans la littérature juive de la période hellénistique. Ainsi on trouve :
Dn 12,3 «beaucoup de ceux qui dormaient (Tibv KaBevSovrioVi dans la pous-sière » ou
I Hénoch 49,1-3 « l'esprit de ceux qui se sont endormis dans ja droiture ».
Le « sommeil éternel » (cf. Si 46.19 LXX) est également attesté en :
Jub 23,1 « Et il (Abraham) dormit le sommeil de l'éternité ».
Bien que le sommeil de la mort soit déjà attesté dans la littérature plus an-cienne (voir p. ex. PS 13.3). il semblerait que les sources citées reflètent un enri-chissement progressif de la signification des termes de « sommeil ». « repos ». etc. Ces mots ne sont pas uniquement des métaphores de la « mort ». mais des termes techniques qui indiquent « l'état de repos positif et de tranquillité, tel qu'il est vécu par le Juste dans le Shéol, qui se réjouit d'une éventuelle promo-tion vers un état final de félicité »." Selon C. Kearns. la lecture de Gril en Si 48,11 est typique du texte grec élargi, qui adhère au concept de « repos ». Dans la traduction latine, également témoin important de Gril, on trouve un parallèle intéressant en Si 24,32.n
LXX Vêtus Latina
en xaiôeiav tac ôpBpov ifvorim quomam doctrinam quasi antelutanum intumino omnibus
xai èK<pavâ> amà éioç eiç /latcpàv et enarrabo Mam usque in Imigini/uo penvtntbtt omîtes inferiores pttrtes terme et inspicktm omîtes duninentes. et illumtnabo oinnev opérantes in Dnmiao
Là où let texte grec lit «je ferai briller l'instruction comme l'aube, et je la ferai luire au loin », le texte latin ajoute « je pénétrerai toutes les parties inféri-eures de la terre et rendrai visite à tous ceux qui dorment, et j'éclairerai tous ceux qui espèrent dans le Seigneur ».
31. C KEARNS. ErpanJed Text. p. 160.
32. Cf. M. GILBERT. « Les additions grecques et latines à Siracide 24 ». in : J -M AuwERS. A. WÉN1N éd.. Lectures et relectures tie la Bible (BETL 144). Leuven. University Press/Peeters.
B. àyâirr; « amour » (GrI et Gril) est un des thèmes favoris du Gril." Pour les passages où il est combiné avec KfKOtßrißevoi « endormi » on trouve des pa-rallèles tels que « mourir en X », par exemple en
Ap 14,13« Bénis sont les morts qui meurent dans le Seigneur » et
] Hénoch 49,1-3 « l'esprit de ceux qui se sont endormis dans la droiture »,14
C. L'expression èv àvaxavazi « dans le repos » (texte corrigé) peut être mise en parallèle avec êv âvouravaet dans le texte grec de Si 38,23 :
B texte B mg LXX Pesh rc raro ro nura èv àvarravaet veicpov r<4u» \\_— uy< rot mui 't rrucr KOtmitavaov ro (tviyióawov outio-t ^\,- ^^.m
Lorsqu'il lit K£Koipr})iévoi et év àvaxavaei, le texte grec va beaucoup plus loin que le sens de l'hébreu, dans la mesure où il fait explicitement référence à une vie future de félicité. L'expression renvoie à la « félicité de ceux qui s'en-dorment dans le repos du Shéol »,35 Comparez les parallèles :
Dn 12,13 LXX «Mais toi, va, repose-toi (àvaxavov), parce qu'il y a encore beaucoup de jours et d'heures avant que la fin ne soit accomplie et tu te reposeras
èveras pour ta gloire à la fin des temps » ;
Sg 3,2-3 « Dans les yeux des incrédules ils (les justes) semblaient morls (...) mais ils soni en paix (èv fijotjw?) » ;
Sg 4,7 « Un homme juste, même s'il meurt avant son heure, sera en repos (ëv àva-xavaei) » ;
iZeb 10.4 « Mais je m'éloigne en hâte vers mon repos (fiç ri]V àvàxavaiv fiov) ».
13. Le texte qui suit « celui qui t'a vu et est mort » (avec les additions dans la LXX), est fort mal préservé dans le tns B. La LXX et la Pesh ont des lectures très différentes pour ce passage. Le texte grec lit KCCI yàp ijttfiç l,iatj Çijaoiifffa « car nous aussi nous vivrons assurément ». J. Lévéque affirme que cette expres-sion reflète l'attente du retour imminent d'Eue. Ben Sira et ses contemporains
33. C KEARNS. Expanded Tea, p 34.
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s'attendaient à être témoins de l'intervention décisive du prophète et pensaient ainsi qu'ils continueraient à vivre et échapperaient à la mort. Dès lors, Lévêque ne voit pas de différence entre Ben Sira et son petit-fils. Selon Lévêque, l'attente de Ben Sira quant à l'intervention imminente de Dieu peut être déduite du « nous » dans :
Si 36,1-13 « (1) Aie pilié de nous (...) (3) Utilise-les pour nous montrer ta gloire (...) (10) Hâte le jour et souviens-toi du temps fixé ( . . . ) (13) Rassemble toutes les tribus de Jacob », de même
Si 50,23 « Puisse-t-il nous donner la joie du cœur et puisse la paix demeurer dans nos jours pour Israël, comme dans les temps anciens Puisse-t-il nous accorder sa miséricorde et nous délivrer dans nos jours ». (Notez que les pronoms personnels à la première personne du pluriel ne sont attestés que dans la LXX.)"1
Même si cette interprétation de Si 48.10 LXX n'est pas impossible, nous pensons qu'elle attache trop d'importance aux pronoms personnels de la premi-ère personne du pluriel cités ci-dessus, que l'on peut attribuer à une formule liturgique plutôt qu'à une réflexion claire sur l'attente de l'intervention im-minente de Dieu dans l'histoire. Ainsi suivons-nous la majorité des commenta-teurs qui considèrent la lecture de Si 48,10 dans la LXX comme une référence à la « vie étemelle ». Pour KCti yàp ijtieiç f(afj Çqrjofifda comparez :
4 Esd 14,35 « Car après la mort viendra le temps du jugement, où nous vivrons à nouveau. »
Rm 6,8 « Mais si nous sommes morts avec Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui (»raï avftjao^icv aima). »
2 Co 13,4 « Mais nous vivrons (Çijcrojjev) avec lui. »
2 Tm 2,11 « Car si nous sommes morts avec lui, nous vivrons aussi avec lui (fCGi
14. La lecture du ms B est incertaine, puisque seul T| | -(..] est lisible. Il est peu probable qu'elle ait contenu une lecture semblable à celle de la LXX. étant donné que les références à la vie éternelle ne correspondent pas au livre
original.3' On pourrait attendre quelque chose qui ressemble à « mais tu vivras éternellement », i.e. béni soit le nombre de ceux qui te voient (te verront), même si ensuite ils devaient (devront) mourir ; Ion propre son est davantage béni, car lu vivras éternellement.3"
15. Tandis que dans la LXX il est dit de « nous » qu'ils vivront assurément. dans la Pesh le texte parle encore de celui qui voit (a vu) Eue et meurt (est mort). Elle lit r^ui rCifa rûrt ire» pd. A première vue. il pourrait s'agir d'une cor-rection de « celui qui t'as vu et est mort » : ceux qui verront Eue ne mourront pas, mais ils prendront part à l'Age à venir sans êlre confrontés à la mort. Cepen-dant, si telle était l'intention du traducteur, pourquoi n'a-t-il pas corrigé « et sont morts » à la ligne précédente ? Autrement dit, qui est celui qui a vu Eue et est mort mais au sujet duquel les traducteurs syriaques affirment qu'il est vivant, ou même plus, qu'il donne la vie (sur ces deux alternatives, voir ci-dessous) ?
L'interprétation la plus simple est que le traducteur syriaque n'avait en tête ni les contemporains d'Eue, ni ceux qui vivront (suffisamment longtemps) pour voir le retour futur du prophète, mais celui dont il est dit dans les évangiles qu'il vit Elie à la Transfiguration (Me 9,1-8 : Mt 17,1-8 ; Le 9,28-36)'" et au sujet du-quel les chrétiens croient qu'il « était mort mais est vivant », à savoir le Christ. Comme M. M. Winter l'a exprimé dans son analyse du texte syriaque de Ben Sira : « II est évident que l'écrivain s>riaque s'est demandé qui était celui qui avait vu Elie et était mort, et en pensant à la Transfiguration i! a identifié cette personne au Christ. Ceci l'a probablement amené à réfléchir sur la résurrection, c'est pourquoi il a modifié la fin du passage pour préciser que la mort de Christ n'était pas permanente. »* Comparez :
Ap 1.18 « Je suis le Vivant (^i). qui était mort (àv^oœ rcÄL^os) : et. voici, je suis vivant i.ä*, K- r£^>) pour toujours. »
Ap 2,8 « Voici les mots de celui qui est le Premier et le Dernier, qui était mort (K-CTOI am rfäuj») et qui est vivant (I<*»JQ). »
37. Voir par exemple P. W SKEHAN, A A. Dl LELLA. The Wiu/mn of Ben Sira (AncBi 39), New York. Doubleday. 1987. p. 84 . L. SCHRADER, Leitlen mid Cerechlifkeit. p. 246-248 Notre opinion est. évidemment, dépendante de l'interprétation que nous avons faite plus haut de LXX.
38. Cf. R. SMEND. Weisheit, ad loc :C KEARNS. Etpaiideil Ten, p 183-184
39. En Mc et Le. le récit de la transfiguration est suivi immédialemenl du passage sur l'identification de Jean-Baptiste avec Elie
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16. Pour l'expression i<iu re*o> deux interprétations sont possibles. Elle peut être lue comme riuj riu=j « il vivra assurément » (infinitif et imparfait peal) ou comme niu r«u=j « faisant vivre il fera vivre » (participe et imparfait afei). Deux arguments favorisent la seconde interprétation.'" D'une part, les signes dia-critiques dans les deux témoins textuels les plus importants du texte syriaque de Ben Sira, le 7al et le 7h3, qui lisent rüjj c<u=o ; ce qui exclut la première interpré-tation. D'autre part, l'interprétation selon laquelle le Christ est appelé un « vivifi-cateur » (litt, celui qui fait vivre) est soutenue par plusieurs parallèles du Nou-veau Testament, où Vafel de ri.« est mis en relation avec le Christ.42
Jn 5,21 « Comme le Père élève les morts et les fait vivre (l,(ooiroi£l : rtusi). de même le Fils fail vivre (((aorroiei : rc^a) qui il veut. »
Jn 12,47 « Car je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour sauver (amata ; rcurrt) le monde. »
1 Co 15,22 « Car de même que tous meurent en Adam, de même en Christ tous seront rendus vivants ((raojronjBijaovrai ; ^rdi). »
I Co 15,45 « Le premier homme Adam devint un être vivant (= Gn 2,7 LXX), le dernier Adam un esprit qui fait vivre (xv£ ûfta ÇtpOiïOiow : r
Dans la littérature syriaque, <<***&> « celui qui fait vivre » est devenu une des désignations du Christ. Elle est attestée dans les Aclex île Thomas." et dans les Démonstrations d'Aphrahat.*1 A. van der Kooij a démontré que cet usage chronologique de -'•-..•- est aussi attesté ailleurs dans l'Ancien Testament syria-que, à savoir en Is 25,6, où le texte parle d ' u n « banquet de notre d i v i n et puis-sant vivificateur
(-41. Cf. M.M. WINTER, Ben Sira, p. 178-181.
42. Pour les exemples du Nouveau Testament grec voir R B t I L T M A N N . « ÇfWfroiéftt ». TWNT II, p. 276-277 ; pour la Peshitta voir T.C. FALLA. A Key to ihr Pesliilta Gospel* ~ Hê-Yodh (New Teslamenl Tools and Studies 29). Leiden. Brill. 2000. p 86-87. E. Puech discuie le contexte vétéro-testamentaire de cette terminologie et les parallèles juifs dans E. PUECH. La Crm-cince îles Esse'tiien* f n la vie future : immortalité, résurrection, vie éternelle.' 2. Les donnée* tninirtinienne) et c/m.i/</<w.* (Etudes bibliques Nouvelle sirie 22), Paris. Gabalda 1993. p. 654-655. dans un commentaire de 4Q52l,ft. 7 + 511,1.6.
43. Acts of Thomas 10 (éd. Wright I, 179, ligne 8).
44. ^•-•~ « notre vivificateur •> apparaît en Dem. 1,10 (éd. Parisol 2 l . ligne 18) comme en Dem. 1.17 (ibid. 40. ligne 5). 2,12 (ibid. 72. ligne 24), 2,13 (ibid. 77, ligne 2). Voir également R. P A Y N E SMITH. Thésaurus, vol. I, p. 1252 ; R M U R R A Y . Symbols oj Church and Kingdom. Cambridge. Cambridge Univ. Press, 1975, p. 161.
3. Conclusion
17. Le texte syriaque de Si 48,10-11 offre quelques variantes intéressantes qui reflètent une origine chrétienne de la traduction. La description du rôle es-chatologique d'Elie a été modifiée de manière à correspondre à l'identification chrétienne de Jean-Baptiste à Elie. Jean-Baptiste était considéré comme « Eue, qui devait venir ». Le traducteur syriaque a changé « et pour établir les tribus de Jacob », une des fonctions du Serviteur du Seigneur dans le Deutéro-Isaïe, en « et pour apporter de bonnes nouvelles », utilisant un verbe qui dans le Nouveau Testament est utilisé en relation avec Jean-Baptiste.
L'altération de « et pour ramener le cœur du (des) père(s) vers le(s) fils » en « pour ramener les fils vers les pères ». pourrait provenir de la compréhension de « fils » en tant que référence au peuple d'Israël, peut-être même en lien avec la compréhension paulinienne de la destination finale d'Israël.
La béatitude de celui qui a vu Elie et est mort est réinterprétée comme une référence au Christ, qui a vu Elie à la Transfiguration et est mort. Telle semble être la logique qui sous-tend l'expression syriaque « q u i était mort ... mais qui est vivant » et l'interprétation la plus pertinente de r<«!i n^n. « faisant vivre il fera vivre ».
A notre avis, le passage que nous avons examiné dans cet article doit jouer un rôle important dans l'analyse du contexte de la Peshitta. Les tendances générales, telles que l'hostilité envers les prêtres, certaines expressions qui sug-gèrent une influence du Nouveau Testament (comme le « bon berger » en 18,13),46 et plus particulièrement les références christologiques explicites dans notre passage, contribuent toutes à plaider en faveur d'une origine chrétienne de la traduction syriaque du Siracide. La coloration chrétienne est présente tout au long du texte du Siracide. de sorte qu'il n'est pas possible de les expliquer uni-quement par leur contexte de transmission, à savoir un environnement chrétien. Même si quelques éléments chrétiens ont pu pénétrer dans le texte au cours de sa transmission (comme l'expression r^itoii x-Jii.), pour la majorité d'entre eux, nous sommes obligés d'admettre qu'ils sont le fruit d'un auteur chrétien.47
46. Cf. M M . Winter, « Origins », p. 250.