Dialogues Histoire Ancienne

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Juan Carlos Moreno Garcia

Production alimentaire et idéologie : les limites de l'iconographie

pour l'étude des pratiques agricoles et alimentaires des

Égyptiens du IIIe millénaire avant J.-C

In: Dialogues d'histoire ancienne. Vol. 29 N°2, 2003. pp. 73-95.

Abstract

The increase of archaeozoological and archaeobotanic researchs concerning the pharaonic past shows a clear difference between the information provided by the archaeological assemblages and the iconography. The iconography expresses the ideological values of the elite about diet and systems of production, which could be very different from those used by the peasantry in a domestic context.

Résumé

La multiplication des enquêtes archéozoologiques et paléobotaniques appliquées au passé pharaonique révèle des différences entre les informations fournies par l'archéologie et l'iconographie. Cette dernière véhicule les valeurs idéologiques de l'élite à propos de la diète et des systèmes de production, qui étaient pourtant différents des pratiques alimentaires et des formes de production des paysans dans un contexte domestique.

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Moreno Garcia Juan Carlos. Production alimentaire et idéologie : les limites de l'iconographie pour l'étude des pratiques agricoles et alimentaires des Égyptiens du IIIe millénaire avant J.-C. In: Dialogues d'histoire ancienne. Vol. 29 N°2, 2003. pp. 73-95.

doi : 10.3406/dha.2003.1564

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Production alimentaire et idéologie :

les limites de l'iconographie pour l'étude des pratiques agricoles et alimentaires des Égyptiens du IIIe millénaire avant J.-C*

Résumés

• La multiplication des enquêtes archéozoologiques et paléobotaniques appliquées au passé pharaonique révèle des différences entre les informations fournies par l'archéologie et l'iconogra phie. Cette dernière véhicule les valeurs idéologiques de l'élite à propos de la diète et des systèmes de production, qui étaient pourtant différents des pratiques alimentaires et des formes de product ion des paysans dans un contexte domestique.

• The increase of archaeozoological and archaeobotanic researchs concerning the pharaonic past shows a clear difference between the information provided by the archaeological assemblages and the iconography. The iconography expresses the ideological values of the elite about diet and systems of production, which could be very different from those used by the peasantry in a domestic context.

L'étude de l'alimentation des anciens Égyptiens, et notamment du rôle joué par la viande dans la diète des habitants de la vallée du Nil au IIIe millénaire avant notre ère, pose des problèmes qui sembleraient, a priori, inexistants. Ce paradoxe s'explique à cause de la richesse décorative des tombes de l'Ancien Empire, source privilégiée pour la connaissance de "la vie quotidienne" des Égyptiens en raison des représentations détaillées de troupeaux, de l'abattage de bovidés, du découpage des animaux sacrifiés et de la présentation au défunt des offrandes en viande. Le naturalisme apparent de ce type de décoration, le goût du détail, l'exhaustivité même dans la description du processus de production et de transformation des aliments d'origine animale, la vivacité enfin des scènes plaident à faveur de leur interprétation traditionnelle comme des images naturalistes parlant par elles mêmes, des reflets fidèles de la réalité qui auraient fixé, tel des photographies, des moments précis des activités des Égyptiens, sans aucune médiation idéologique. Leur contenu, toujours d'après ce type d'interprétation, irait de soi, sans aucun * Juan Carlos Moreno Garcia. Chargé de recherche (UMR 8027 - CNRS). Institut de Papyrologie et d'Egyptologie. Université Charles-de-Gaulle, Lille 3.

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besoin de décodage, prêt donc à être utilisé par l'historien. Rien, pourtant, ne saurait être plus erroné.

En effet, l'iconographie des tombes obéit à des critères autres que la représentation naturaliste de la vie quotidienne des Égyptiens. Elle est plutôt un moyen subtil d'expression d'un message idéologique et d'une certaine idée du cosmos dont le décodage est encore loin d'être compris1 . En général, les scènes des mastabas représentent l'image idéale de l'ordre du cosmos, avec le fonctionnaire jouant le rôle d'agent actif dans le maintien de l'harmonie de l'univers. Sa mission devient ainsi une copie, à une échelle plus modeste, de celle du pharaon : de la même manière que le roi assure l'ordre de l'univers et de l'Egypte grâce à ses actes, les interventions du fonctionnaire modèle, bien que similaires, s'appliquent à un scénario plus restreint, à une sorte d'Egypte en miniature, reproduit dans les scènes qui décorent les murs de sa tombe, puisqu'elle comprend les marais, les terres riveraines et le désert. Chacun de ces espaces est le milieu où se déroulent des activités bien précises et codifiées qui illustrent la nature bénéfique des actes du bon fonctionnaire. Les marais sont le milieu où il part à la chasse de l'hippopotame - animal qui représente les forces du mal, les dangers, en quelque sorte la nature non contrôlée - ou des oiseaux, mais aussi la région parcourue par les troupeaux et les bateliers, exprimant ainsi la richesse des ressources productives mises sous le contrôle du fonctionnaire efficace2. Quant aux terres au bord du Nil, elles sont labourées et rendent des récoltes et des troupeaux nombreux sous la surveillance toujours attentive du fonctionnaire, noyau principal des scènes - comme l'exprime sa représentation à une échelle plus grande - et qui joue le rôle d'agent

1. Cf. les articles de base de R. Tefnin, "Images et histoire. Réflexions sur l'usage documentaire de l'image égyptienne", CdE 108 (1979), 218-244; Idem, "Image, écriture, récit. À propos des représentations de la bataille de Qadesh", GM 47 (1981), 55-78 ; Idem, "Discours et iconicité dans l'art égyptien", GM 79 (1984), 55-71 ; Idem, "Éléments pour une sémiologie de l'image égyptienne", CdE 132-133 (1991), 60-88. Même le choix des sujets représentés et la manière d'être présentés étaient limités par des considérations idéologiques : J. Baines, "Restricted knowledge, hierarchy and decorum : modern perceptions and ancient institutions", JARCE 27 (1990), 1-23. Sans oublier que de telles représentations artistiques reproduisent les valeurs de l'élite égyptienne : R. S. Bianchi, "Ancient egyptian reliefs, statuary and monumental paintings", dans J. M. Sasson (éd.), Civilizations of the Ancient Near East, vol. IV, New York, 1995, p. 2533-2554 ; Idem, "An elite image", dans E. Goring, N. Reeves, J. Ruffle (éd.), Chief of Seers. Egyptian Studies in Memory of Cyril Aldred, Londres, 1997, p. 34-48 ; J. Richards, "Modified order, responsive legitimacy, redistribued wealth : Egypt, 2260-1650 ВС", dans J. Richards, M. Van Buren (éd.), Order, Legitimacy, and Wealth in Ancient States, Cambridge, 2000, p. 36-45.

2. M. Herb, Der Wettkampf in den Marschen. Quellenkritische, naturkundliche und sporthistorische Untersuchungen zu cinem altagyptischen Szenentyp (Nikephoros Beihefte, 5), Hildesheim, 2001.

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organisateur de la prospérité et de la mise en valeur de l'espace. Enfin, le désert, qui est le foyer des forces du chaos, est le scénario des exploits cynégétiques du fonctionnaire, qui chasse des animaux sauvages, parfois mêlés à une faune fantastique, accomplissant à nouveau la mission de détruire les éléments perturbateurs provenant d'un milieu non anthropisé. La multiplication des richesses, le combat contre les menaces potentielles et la direction attentive des multiples activités productives qui se déroulent sous son regard minutieux sont les fonctions inhérentes au bon fonctionnaire, et elles sont récompensées par la présentation d'offrandes censées provenir de tout le pays (lit. de la Haute et de la Basse Egypte), ainsi que des centres de production et de peuplement qui étaient à la base de l'organisation territoriale du milieu rural égyptien et, par conséquent, de la prospérité qui règne partout3.

Un élément habituel dans les scènes des mastabas, et qui exprime la richesse et la prospérité dues à l'initiative du fonctionnaire modèle, sont les troupeaux de bovidés et de petit bétail. Le porc est absent des représentations dans les tombes du IIIe millénaire, ce qui a amené les chercheurs à estimer que le porc jouait un rôle négligeable dans la diète alimentaire des Égyptiens4. Cette opinion était confortée par les nombreux textes rituels qui proclament la nature impure du porc. Bien que les inscriptions de certains administrateurs du Moyen et du Nouvel Empire évoquent occasionnellement la présence de troupeaux de porcs parmi le bétail recensé en Egypte ou étant en possession des temples, elles étaient trop rares pour que l'on put contester l'idée de la marginalité du porc parmi les espèces animales consommées habituellement par la populat ion de la vallée du Nil.

Cependant, des études zooarchéologiques récentes révèlent que la consommation du porc était assez répandue en Egypte à toutes les époques. Des sites prédynastiques du Delta révèlent une présence massive du porc dans le registre archéologique : 60 % des vestiges animaux trouvés à Tell Ibrahim Awad et des pourcentages considérables aussi à Maadi, Bouto et Minshat Abou Omar. Des fouilles récentes dans le site de Tell es-Sakan, situé à 5 km. 3. J. C. Moreno Garcia, Hwt et le milieu rural égyptien du IIIe millénaire. Économie, administration et organisation territoriale, Paris, 1999, p. 69-76.

4. À propos du problème du porc en Egypte pharaonique, cf. J. C. Moreno Garcia, "J'ai rempli les pâturages de vaches tachetées ... Bétail, économie royale et idéologie en Egypte, de l'Ancien au Moyen Empire", Revue d'Égyptologie 50 (1999), 241-257, et surtout les pages 251-254, avec la bibliographie pertinente. Cf. aussi R. A. Lobban, "Pigs in ancient Egypt", dans S. M. Nelson (éd.), Ancestors for the Pigs : Pigs in Prehistory (MASCA Research Papers in Science and Archaeology, 15), Philadelphia, 1998, p. 137-148.

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76 Juan Carlos Moreno Garcia au sud-ouest de Gaza, et qui daterait du Prédynastique récent (= Bronze Ancien IB au Canaan), ont mis en évidence ce qui semble être le centre administratif des colonies égyptiennes établies dans la région, avec une présence presque exclusive de vestiges de culture matérielle égyptienne. Les fouilles ont mis en lumière que les animaux consommés dans le site étaient des capridés, des bovidés, mais aussi des porcs, avec une présence remarquable (21 % du total des restes animaux). En revanche, la phase d'occupation cananéenne qui succéda à la phase égyptienne pendant le Bronze Ancien III n'a presque pas livré de restes de porcs, ce qui évoque des pratiques alimentaires bien différentes de celles des Égyptiens5.

Mais il ne faut pas se contenter de constater les pourcentages de restes animaux dans un site. L'existence de différences spatiales dans la distribution des os de porc et des os d'autres animaux domestiques dans les secteurs d'une même localité trahit, en plus, des modalités de consommation des produits animaliers et des pratiques alimentaires qui obéissent aux pratiques productives et aux modèles culturels caractéristiques des différentes classes sociales de l'Egypte de l'Ancien Empire. Dans le cas de Minshat Abou Omar, par exemple, les os de porc abondent dans les tombes les plus démunies, mais ils sont absents des tombes les plus riches, celles-là même où l'on a trouvé, en revanche, de nombreux vestiges de bovidés, les animaux les plus estimés en tant que source de richesse et de prestige social pour leurs propriétaires, ce qui explique leur représentation dans les tombes de l'Ancien Empire - et l'absence du porc. Enfin, d'autres centres urbains attestent également une concentration de vestiges de porc dans les quartiers des gens de condition humble, comme dans le cas de Memphis6 ou du quartier des ouvriers de Tell el-Amarna7. On a constaté même des indices d'infections parasitaires chez de simples particuliers, dus à la consommation de la viande porcine8, confortant ainsi l'idée d'une consommation plus répandue que l'on ne l'avait cru.

5. P. de Miroschedji, M. Sadek, "Gaza et l'Egypte de l'époque prédynastique à l'Ancien Empire. Premiers résultats des fouilles de Tell es-Sakan", BSFE 152 (2001), 28-52.

6. B. Ghaleb, JEA 79 (1993), 12 : "Based on the number of bone fragments identified per species, sheep/goat and pig are present twice as often as cow".

7. 1. Shaw, Amarna Reports 1 (1984), 40-59 ; H. M. Hecker, ibid., p. 154-164 ("the sheer abundance of pig remains found in the midden deposits of the village suggests both that pig was eaten by the lower classes, and that it was probably a regular and important component of their diet") ; A. Bomman, Amarna Reports 3 (1986), 39-49 ; L. Hutin, ibid., p. 50-59 ; J. Richards, L. Hulin, T. Shaw, B. J. Kemp, ibid., p. 60-79. 8. N. B. Millet, G. D. Hart, Th. A. Reyman, M. R. Zimmerman, P. K. Lewin dans A. Cockburn, E. Cockburn, Th. A. Reyman (éd.), Mummies, Disease and Ancient Cultures, Cambridge, 1998, p. 91-105.

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Les analyses détaillées des restes animaux apportent aussi des rense ignements sur les réseaux de circulation des produits alimentaires, ce qui, dans le cas des biens non enregistrés dans les documents émanant de l'administrat ion, jette une lumière sur les circuits d'échanges existant en marge des grandes institutions. Elles peuvent montrer également des différences remarquables entre les pratiques dominantes dans le cadre de l'agriculture institutionnelle (dont la gestion était possible grâce à une administration complexe et à l'emploi habituel de documents, ce qui permet de la détecter et de la connaître) et celles caractéristiques de l'agriculture domestique, pratiquement inconnue parce que les paysans ne produisaient pas de documents concernant leurs activités productives. Ces différences sont repérables, par exemple, grâce à l'analyse des restes animaux de la localité de l'Ancien Empire découverte à Kom el-Hisn9 Bien que le poisson soit considéré habituellement comme un aliment impur dans les textes égyptiens, on sait qu'il était consommé habituellement par les ouvriers recrutés par l'administration à l'occasion des travaux de l'État, puisque le poisson figurait parmi les produits livrés comme ration journalière. On a repéré plusieurs types de poisson à Kom el-Hisn, notamment des espèces qui habitaient soit dans les eaux profondes soit à la mer. Ils étaient donc importés à Kom el-Hisn et consommés par la population locale, ce qui révèle l'existence de circuits qui ravitaillaient des Égyptiens de condition humble avec des produits marins. Quant aux mammifères, on a trouvé un pourcentage considérable d'os de porc (48,73 % du total) et d'ovi-capridés (36,27 %), tandis que les bovidés étaient négligeables (1,27 %). Mais l'étude combinée des restes animaux et végétaux ainsi que l'analyse de l'âge des animaux au moment de leur abattage apportent des renseignements complémentaires précieux. On a constaté ainsi que les bovidés n'étaient pas consommés habituellement par la population locale. Mais les études de paléobotanique ont révélé la prédominance locale des plantes fourragères, preuve de l'élevage intensif du bétail, ainsi que l'importance du fumier des bovidés comme combustible ; 9. R. J. Wenke et alii, "Kom el-Hisn : excavation of an Old Kingdom settlement in the Egyptian Delta", JARCE 25 (1988), 5-34 ; M.-F. Moens, W. Wetterstrom, "The agricultural economy of an Old Kingdom town in Egypt's West Delta : insights from the plant remains", JNES 47 (1988), 159-173 ; R. W. Redding, "Egyptian Old Kingdom patterns of animal use and the value of faunal data in modelling socioeconomic systems", Paléorient 18/2 (1992), 99-107 ; R. J. Wenke, D. J. Brewer, "The Archaic-Old Kingdom Delta : the evidence from Mendes and Kom el-Hisn", dans M. Bietak (éd.), Haus und Palast im alien Ágypten, Vienne, 1996, p. 265-285 ; A. Cagle, The Spatial Structure of Kom el Hisn : An Old Kingdom Town in the Western Nile Delta, Egypt (BAR International Series, 1099), Oxford, 2003, p. 127-136.

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par conséquent, les bovidés abondaient dans cette localité malgré leur rareté dans le registre osseux. D'autre part, les os indiquent que les animaux étaient soit très jeunes lors de leur abattage (moins de deux ans d'âge) soit très vieux, ce qui suggère une exportation de ceux dont l'âge était compris entre 1,5 et 2 ans. D'autres localités, comme la ville des ouvriers des pyramides de Giza, révèlent que les animaux consommés par les artisans et les travailleurs avaient moins de deux ans, ce qui indique l'existence de circuits qui reliaient les centres d'élevage avec les centres de consommation. Quant aux ovidés et capridés de Kom el-Hisn, ils étaient élevés pour d'autres propos que la consommation locale, probablement pour produire du lait et de la laine, ce qui conforte l'interprétation de cette localité comme un centre d 'élevage d'animaux qui étaient, par la suite, exportés vers d'autres localités. En résumé, les espèces consommées par la population locale étaient le porc et les ovi-capridés, tandis que les bovidés étaient exportés ailleurs. Finalement, il faut se rappeler qu'il existe un rapport inverse entre la culture intensive des céréales et l'élevage des porcs. En effet, ceux-ci sont plus abondants là où il existe de nombreuses ressources alimentaires autres que les céréales, confortant, une fois de plus, l'idée selon laquelle Kom el-Hisn était un centre spécialisé dans l'élevage du bétail et non pas dans l'agriculture durant l'Ancien Empire, et que les troupeaux de bovidés et, partiellement, d'ovins étaient consommés ailleurs, vraisemblablement à Memphis. En effet, de nombreux administrateurs de la région de Kom el-Hisn au IIIe millénaire dirigeaient un établissement consacré à l'élevage de bovidés (hout-ihout "l'installa tion-/îo«r des vaches" autour de laquelle se développa postérieurement la capitale de la province) et, en même temps, ils étaient les responsables des troupeaux, de la végétation et des zones de pâturage de la province.

Un exemple additionnel est Hagara, où les monuments de la nécropole de la Première Période Intermédiaire enregistrent les titres de plusieurs responsables d'une installation hout de la couronne qui s'occupaient, en même temps, de la gestion de troupeaux. Il faut considérer que cette localité du Fayoum était proche de la capitale du royaume héracléopolitain pendant la période de luttes qui suivit la fin de l'Ancien Empire10. Il est donc possible que les gouverneurs de l'installation hout de Haraga se soient occupés du contrôle des troupeaux destinés à l'entretien du personnel de la capitale. On remarquera 10. W. Grajetzki, "Die Nekropole von el-Harageh in der 1. Zwischenzeit", SAK 29 (2001), 55-60 ; M. Zecchi, Prosopografia dei sacerdoti del Fayyum. DaU'Antico Regno al IV secolo a. C, Imola, 1999, p. 32-33 [148-149] ; Idem, Hieroglyphic Inscriptions from the Fayum, I, Imola, 2002, p. 30-34 [3-5].

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à ce propos que les installations de la couronne étaient fondées surtout à proximité des zones où la présence des agents ou des expéditions de la couronne était habituelle, comme les carrières d'Hatnoub. Quand les troupes thébaines réussirent à conquérir le royaume du Nord, ce qui mit fin à la Première Période Intermédiaire, les administrateurs nommés par les nouveaux pharaons pour la région héracléopolitaine s'occupèrent non seulement du contrôle des installations militaires et des centres de travail (kheneret)u, mais également de la gestion de pâturages de la région12.

Les fouilles du temple funéraire de Sésostris III ont permis de récupérer un ensemble important de restes animaux qui illustre le modèle de consommation dans le site13. En effet, le temple et ses installations étaient entourés par trois zones où l'on jetait les rebuts des aires cultuelles adjacentes à chacune d'elles : la zone occidentale était l'aire de rebuts de la zone administrative du complexe cultuel, fréquentée donc par les fonctionnaires et les ritualistes, et les restes fauniques révèlent un pourcentage très élevé de bovidés (70 % des os), avec une prédominance d'os longs, ce qui correspond à un modèle de consommation sélective, en rapport avec la redistribution de pièces choisies de viande au cours des rituels de présentation des offrandes. En revanche, la zone orientale était la zone de rebuts de l'aire du complexe cultuel consacrée aux activités de ravitaillement des travailleurs et du personnel, l'emmagasinage de produits et la transformation des denrées alimentaires, étant donné que les empreintes de sceaux trouvées dans cette zone évoquent des greniers (shenout), des aires de transformation (shena), et des offrandes divines. Il s'agissait donc d'un centre de préparation d'offrandes et de rations alimentaires dont la typologie des restes osseux, très différente de celle de la zone antérieure, révèle des modèles de consommation différents aussi : les capridés tenaient une place aussi importante que les bovidés et, en plus, on mangeait plus de porc et beaucoup plus de poisson et de mollusques, tandis que, parmi les bovidés abattus, les jeunes constituaient un pourcentage

11. H. G. Fischer, "The inscription of In.it. f born of Tfi" JNES 19 (1960), 258-268. 12. H. G. Fischer, The Tomb oflp at El-Saff, New York, 1996.

13. J. Wegner, "The town of Wah-sut at South Abydos : 1999 excavations", MDAIK 57 (2001), 281- 308, pi. 47-48 ; Idem, "Institutions and officials at south Abydos : an overview of the sigillographie evidence", CRIPEL 22 (2001), 77-106 ; Idem, "The organization of the temple Nfr-ka of Senwosret III at Abydos", Àgypten und Levant 10 (2000), 83-125 ; Idem, "Excavations at the town of Enduring-are- the-places-of-Khakaure-Maa-Kheru-in-Abydos. A preliminary report on the 1994 and 1997 seasons", JARCE 35 (1998), 1-44.

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80 Juan Carlos Moreno Garda important (1/3 du total)14. En définitive, la consommation de l'élite administrative du temple était différente des rations préparées pour le ravitaillement du reste du personnel ou des travailleurs.

Par conséquent, l'archéozoologie révèle non seulement que la diète des Égyptiens était plus riche que ce que suggère l'iconographie, mais aussi qu'il existait des différences sociales claires en ce qui concerne leurs préférences alimentaires. Ce qui explique que l'absence du porc dans l'iconographie obéisse à des considérations idéologiques et que les scènes des mastabas ne puissent pas être considérées comme le reflet fidèle des pratiques nutritionnelles de la population de la vallée du Nil15. D'où l'importance de l'étude combinée des textes et des images, d'une part, et des vestiges archéologiques, d'autre part, afin de détecter les différences sociales, non seulement quant au rôle joué par les animaux dans la diète alimentaire des Égyptiens, mais aussi dans les différents modèles de production (institutionnel ou domestique) en vigueur à une époque précise, ou dans la composition des troupeaux figurant dans le patrimoine des diverses couches sociales du pays (paysans, potentats ruraux, élites administratives).

La question des différences sociales lors de la consommation des espèces animales est cruciale, puisqu'elle atteste l'existence de stratégies productives différentes, certaines propres aux paysans, d'autres caractéristiques des institutions étatiques ; et la prééminence de l'une ou de l'autre à une époque précise jette une lumière sur l'organisation sociale de la production, sur le pouvoir de l'État et de sa fiscalité et, enfin, sur les rapports de force entre les pôles institutionnel et non-institutionnel. Des parallèles provenant du Proche- Orient ancien éclairent cet aspect de l'organisation des activités productives dans l'Antiquité16. C'est le cas de Tell al-Hiba à Lagash, en Sumer, où les os de porc sont plus abondants (18 % du total des espèces animales) et ceux des bovidés plus rares dans une zone d'habitat populaire que dans l'enceinte

14. J. Wegner, "The organization of the temple Nfr-ka of Senwosret III at Abydos", ÀuL 10 (2000), 122-125.

15. Les remarques de Ghaleb sont tout à fait pertinentes à ce propos : "Although the artistic representations are an unparalleled source of information on ancient Egyptian animal exploitation, they occur within very specific mortuary contexts and were created with the intention of serving the higher classes of Egyptian society in the after-life. It is, therefore, difficult to assess how representative the tomb V. Davies, R. Walker (éd.), Biological Anthropology and the Study of Ancient Egypt, 1993, p. 186).

16. Cf. un excellent état de la question dans D. Parayre, "Les suidés dans le monde syro- mésopotamien aux époques historiques", dans D. Parayre (éd.), Les animaux et les hommes dans le monde syro-mésopotamien aux époques historiques (Topoi - Supplément 2), Lyon, 2000, p. 141-206. DMA 29/2, 2003

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du temple (8 %)17. Les fouilles de Tell Halif, en Palestine, révèlent une correspondance entre, d'une part, l'augmentation des vestiges de porc, de volaille et de poissons à la fin du Bronze Récent et, d'autre part, l'effondrement des systèmes palatiaux de la Méditerranée orientale et la consolidation de communautés isolées qui dépendaient de leurs propres ressources pour survivre18. Des fluctuations similaires ont été remarquées à Gordion, en Anatolie, toujours en rapport avec l'effondrement du modèle d'économie urbaine et la consolidation d'une économie de subsistance fondée sur des communautés autosuffisantes19. Tell el-Hayyat, dans la vallée du Jourdain, a fourni aussi de nombreux vestiges de porc, plus rares dans l'enceinte d'un temple mais très abondants dans les zones d'habitat, et cette abondance va de pair avec la diminution de l'importance des bovidés au cours de l'Âge du Bronze20.

On constate, donc, que le porc était plus abondant tant dans les zones habitées par les pauvres qu'aux périodes de crise des systèmes palatiaux et de leurs réseaux urbains, quand fleurissaient, en revanche, des communautés villageoises plus autonomes et qui avaient la possibilité d'échapper aux contraintes fiscales et productives des pouvoirs centraux. Et, comme on l'a déjà souligné ci-dessus, il existe un rapport inverse entre la culture intensive des céréales et l'élevage des porcs, puisque ceux-ci sont plus abondants là où le modèle productif ne dépendait pas uniquement de la culture céréalière. Les chercheurs qui ont étudié l'importance du porc dans l'économie mésopotamienne ont remarqué que, de la même manière que la mobilité et la quête de nouveaux pâturages assuraient aux nomades une certaine autonomie par rapport aux systèmes politiques centralisés et leur fiscalité, de même les rendements élevés et les faibles coûts d'entretien des porcs à petite échelle (l'élevage à grande échelle était impossible dans les sociétés préindustrielles)21 17. K. Mudar, JNES 41 (1982), 23-34.

18. M. A. Zeder, BASOR. Supplement 26, 1990, p. 24-31. 19. M. A. Zeder, S. R. Arter, Paléorient 20/2 (1994), 105-118.

20. S. V. Falconer dans G. M. Schwartz, S. E. Falconer (éd.), Archaeological Views from the Countryside. Village Communities in Early Complex Societies, 1994, p. 121-142, surtout p. 131-133.

21. L'élevage intensif au Proche-Orient ancien correspondait aux bovins et aux ovins (cf. la note 24 ci-dessous). Pourtant, des exemples provenant des archives mésopotamiennes révèlent que les porcs pouvaient être élevés en régime extensif par les grandes institutions : R. K. Englund, "Late Uruk pigs and other herded animals", dans U. Finkbeiner, R. Dittmann, H. Hauptmann (éd.), Beitrage zur Kulturgeschichte Vorderasiens. Festschrift fur Rainer Michael Boehmer, Mayence, 1995, p. 121-133 ; D. Parayre, dans D. Parayre (éd.), Les animaux et les hommes dans le monde syro- mésopotamien aux époques historiques, p. 164-168.

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permettaient aux paysans un degré similaire d'autonomie. Par conséquent, ni l'élevage de porcs ni la distribution de leurs produits n'étaient adaptés à l'organisation économique des systèmes palatiaux du Proche-Orient ancien, ce qui expliquerait l'hostilité déclarée par ces systèmes - notamment dans le domaine religieux et idéologique - à l'égard d'une ressource qu'ils ne contrôlaient pas et qui, pire encore, favorisait une certaine autonomie product ive des plus démunis, hostilité évidente à la lumière des tabous appliqués à la consommation de la viande de porc22.

Si, d'une part, l'archéozoologie révèle peu à peu l'importance des différentes espèces animales pour l'économie des communautés paysannes, les modalités de leur exploitation23, ainsi que les différences par rapport à l'exploitation des ressources animalières dans un contexte urbain/ institutionnel24 ou nomade/pastoral25' d'autre part le recours à l'ethno- 22. Cf. l'excellente étude de M. A. Zeder dans J. D. Seger (éd.), Retrieving the Past. Essays on Archaeological Research and Methodology in Honor of Gus VV. Van Beek, 1996, p. 297-312. Cf. aussi du même auteur, Feeding Cities. Specialized Animal Economy in the Ancient Near East, 1991, p. 30-32, 38, 137. À propos des tabous alimentaires relatifs à la consommation de la viande d'autres animaux domestiques, cf. С Grotannelli, Scienze dell' Antichità 5 (1991), 335-350 ; B. Hesse, "Husbandry, dietary taboos and the bones of the Ancient Near East : zooarchaeology in the Post-processual world", dans D. B. Small (éd.), Historical and Archaeological Views of Texts and Archaeology, Leiden, 1995, p. 197-232.

23. B. Hesse, "Husbandry, dietary taboos and the bones of the ancient Near East. Zooarchaeology in the Post-processual world", dans D. B. Small (éd.), Historical and Archaeological Views on Texts and Archaeology, Leiden, 1995, p. 197-232 ; N. F. Miller, "Farming and herding along the Euphrates : environmental constraint and cultural choice (fourth to second millennium В. С.)", dans R. L. Zettler el alii, Subsistence and Settlement in a Marginal Environment : Tell es-Siveyhat, 1989-1995 Preliminary Report (MASCA Research Papers in Science and Archaeology, 14), Philadelphia, 1997, p. 123-168 ; M. A. Zeder, "Pigs and emergent complexity in the ancient Near East", dans S. M. Nelson (éd.), Ancestors for the Pigs : Pigs in Prehistory (MASCA Research Papers in Science and Archaeology, 15), Philadelphia, 1998, p. 109-122 ; T. J. Wilkinson, "Settlement and land use in the zone of uncertainty in Upper Mesopotamia", dans R. M. Jas (éd.), Rainfall and Agriculture in Northern Mesopotamia (MOS Studies, 3), Leiden, 2000, p. 3-35 ; B. Geyer (éd.), Conquête de la steppe et appropriation des terres sur les marges arides du Croissant fertile (Travaux de la Maison de l'Orient Méditerranéen, 36).

24. J. M. Durand, D. Charpin, "Remarques sur l'élevage intensif dans l'Iraq ancien", dans L'archéol ogie de l'Iraq. Perspectives et limites de l'interprétation anthropologique des documents, 1980, p. 131-156 ; G. van Driel, "Bones and the mesopotamian state ? Animal husbandry in an urban context", BiOr. 50 (1993), 545-563 ; M. A. Zeder, "Of kings and shepherds : specialized animal economy in Ur III Mesopotamia", dans G. Stein, M. Rothman (éd.), Chiefdoms and Early States in the Near East, Madison, 1994, p. 175-191 ; G. van Driel, K. R. Nemet-Nejat, "Bookkeeping practices for an institutional herd at Eanna", JCS 46 (1994), 47-58 ; M. Liverani, "Observations on livestock management in Babylonia, 1. The Uruk origins of mesopotamian administrative conventions", AS] 17 (1995), 127-134 ; W. W. Hallo, "Notes on neo-sumerian animal husbandry", dans Ô. Tunca, D. Deheselle (éd.), Tablettes et images aux pays de Sumer et d'Akkad. Mélanges offerts à Monsieur H. Limet (APHAO, 1), Liège, 1996, p. 69-78 ; M. Stepien, "The organization of animal pasturing in the light of balanced accounts, inventories of sheep and goat herdsmen from Umma", dans Idem, ibid., p. 161-177 ; DHA 29/2, 2003

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archéologie devient indispensable pour comprendre les pratiques tradition nelles lors de la gestion des troupeaux26. Il est difficile d'évaluer l'importance du petit bétail dans le contexte de l'agriculture domestique, mais il semble que le porc ait fait partie de la diète et des biens à la disposition des paysans dans l'ensemble du Proche-Orient ancien, avec les ovicapridés, tandis que la possession des bovidés était l'apanage soit des institutions soit des secteurs les plus aisés de la paysannerie. Des études récentes concernant la compos ition du patrimoine animalier de certaines catégories professionnelles de la Mésopotamie ancienne révèlent que les particuliers aisés possédaient des troupeaux de bovidés et de petit bétail, et que les bovidés étaient parfois l'objet d'achats et de ventes réguliers au cours du temps, ce qui suggère que ces transactions correspondent peut-être à des investissements "financiers" plutôt qu'à des acquisitions à cause des besoins du travail à la campagne27.

E. Vila, L'exploitation des animaux en Mésopotamie aux IVe et IIIe millénaires avant J.-C, Paris, 1998. Sans oublier les volumes consacrés à l'élevage dans la série Bulletin on Sumerian Agriculture.

25. G. van Driel, "The role of nomadism in a model of ancient mesopotamian society and economy", JEOL 35-36 (1997-2000), 85-101 ; M. Liverani, ""Half-nomads" on the Middle Euphrates and the concept of Dimorphic Society", AoF 24 (1997), 44-48 ; B. Lyonnet, " Le peuplement de la Djéziré occidentale au début du 3e millénaire, villes circulaires et pastoralisme : questions et hypothèses", dans M. Lebeau (éd.), About Subartu. Studies Devoted to Upper Mesopotamia, vol. 1 : Landscape, Archaeol ogy, Settlement (Subartu, IV/1), Turnhout, 1998, p. 179-193 ; Ch. Nicolle, F. Braemer, "Le Levant sud au Bronze Ancien : pour une définition des systèmes socio-économiques non intégrés", Studies in the History and Archaeology of Jordan 7 (2001), 197-204 ; M. P. Streck, "Zwischen Weide, Dorf und Stadt : Sozio-ôkonomische Strukturen des amurritischen Nomadismus am Mittleren Euphrat", Baghdader Mitteilungen 33 (2002), 155-209

26. E. Ochsenschlager, "Sheep : ethnoarchaeology at Al-Hiba", dans Domestic Animals of Mesopotamia, Part 1 (Bulletin on Sumerian Agriculture, 7), Cambridge, 1993, p. 33-42 ; Idem, "Seeing the past in the present : twenty-five years of ethnoarchaeology at al-Hiba", dans E. Ehrenberg (éd.), Leaving no Stones Unturned. Essays on the Ancient Near East and Egypt in Honor of Donald P. Hansen, Winona Lake, 2002, p. 155-167 ; C. Palmer, ""Following the plough": the agricultural environment of northern Jordan", Levant 30 (1998), 129-165 ; Idem, "Milk and cereals: identifying food and food identity among fallahin and bedouin in Jordan", Levant 34 (2002), 173-195. Pour le cas de l'Egypte, Ch. de Sainte Marie, "Les dessous de l'élevage. La dynamique des exploitations paysannes de la vallée du Nil, Egypte", dans G. Dupré (dir.), Savoirs paysans et développement, Paris, 1991, p. 397-412. Quant au rôle de l'ethnographie pour la compréhension des pratiques de découpage des animaux, cf. S. Ikram, "Bones, blood and butchers. Ethnoarchaeology and ancient Egyptian butchery technology", dans W. Wendrich, G. van der Kooij (éd.), Moving Matters. Ethnoarchaeology in the Near East, Leiden, 2002, p. 75-90. À comparer avec les pratiques en vigueur en Mésopotamie ancienne : F. Joannes, "Le découpage de la viande en Mésopotamie", dans D. Parayre (éd.), Les animaux et les hommes dans le monde syro-mésopotamien aux époques historiques (Topoi - Supplément, 2), Lyon, 2000, p. 333-345.

27. M. Tanret, "Les animaux dans les archives d'Ur-Utu", dans D. Parayre (éd.), Les animaux et les hommes dans le monde syro-mésopotamien aux époques historiques (Topoi - Supplément, 2), Lyon, 2000, p. 55-70.

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84 Juan Carlos Moreno Garcia Les documents comptables d'Heqanakhte, un tenancier aisé du début du IIe millénaire, qui évoquent des quantités importantes de bovidés sous le contrôle d'un particulier, pourraient correspondre aussi à des pratiques similaires, puisque la quantité d'animaux de trait évoqués aurait permis la formation d'un nombre d'attelages largement supérieur aux besoins de l'exploitation des terres évoquées aussi dans ses archives28. Compte tenu que Heqanakhte était le créancier de plusieurs individus plus ou moins aisés dans la société locale (on y mentionne un scribe et un gouverneur d'une installation hout)29, il est possible qu'une des activités de Heqanakhte ait consisté soit en louage des attelages soit en élevage d'animaux de trait ensuite vendus.

D'autres textes, comme l'inscription de Sheshonq Ier, révèlent que des particuliers appartenant à l'élite égyptienne étaient obligés de livrer des quantités soigneusement stipulées de bovidés en guise d'impôt, ce qui atteste indirectement la richesse de ces individus et l'importance des bovidés dans leurs patrimoines, une pratique qui leur permettait d'entrer dans les circuits économiques des temples et d'établir des liens avec leurs administrateurs30. Les archives d'Ilahoun sont un autre exemple de la gestion complexe des troupeaux et des quantités énormes de bovidés qui étaient consommés pour les services de présentation d'offrandes et qui passaient, ensuite, à des circuits de redis tribution qui bénéficiaient le clergé et le personnel cultuel spécialisé31. En revanche, les rations alimentaires des ouvriers semblent avoir été assez différentes, d'après les résultats des fouilles dans le temple funéraire de Sésostris III à Abydos. Pour les paysans les plus démunis le capital animalier devait consister surtout en porcs et en ovicapridés. Même les ânes restaient en Egypte entre les mains des secteurs les plus aisés de la paysannerie32, tandis que les transactions d'animaux de trait enregistrées dans les documents

28. T. G. H. James, The Hekanakhte Papers and Other Early Middle Kingdom Documents, New York, 1962, pi. 10.

29. T. G.H.James, ibid., pi. 11.

30. P. Tresson, "L'inscription de Chechonq Ier, au Musée du Caire : un frappant exemple d'impôt progressif en matière religieuse ", dans Mélanges Maspero, vol. I : Orient ancien (MIFAO, 66), Le Caire, 1935-1938, p. 817-840.

31. Cf., par exemple, pKahoun VI.21 v°, lignes 37-49=F. LI. Griffith, Hieratic Papyri from Kahun and Gurob (Principally of the Middle Kingdom), Londres, 1898, p. 43, pi. 15 ; pKahoun VI. 10 r°= F. LI. Griffith, ibid., p. 45-47, pi. 16-17.

32. D. Rathbone, "Prices and price formation in Roman Egypt", dans Économie antique. Prix et formation des prix dans les économies antiques (Entretiens d'Archéologie et d'Histoire, 3), Saint-Bertrand-de-Comminges, 1997, p. 207-210, 234-238.

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correspondent à des opérations entre particuliers aisés et non à des simples paysans33.

En général, il est difficile d'étudier la composition du patrimoine privé d'un dignitaire et de distinguer ses biens familiaux des biens possédés en tant que rémunération pour sa fonction. Pour le cas de la Mésopotamie ancienne, des documents tels que les confiscations des biens "publics" des dignitaires tombés en disgrâce ou décédés jettent une lumière sur les dimensions des trou peaux et le rôle du bétail dans leurs patrimoines, où les bovidés occupent une place prééminente que l'on ne peut pas retrouver dans le reste de la populat ion34. Dans l'Egypte du IIIe millénaire les bovidés étaient aussi une possession prisée, source de prestige en plus de richesse, ce qui explique que les particul iers insistent souvent dans leurs inscriptions sur les acquisitions d'animaux effectuées au cours de leurs vies, avec l'énumération occasionnelle des animaux de chaque espèce35.

Parfois, les documents égyptiens jettent une lumière sur la composition des troupeaux de gens qui n'appartenaient pas à l'élite égyptienne, bien qu'il soit difficile d'effectuer des généralisations à partir de leurs cas particuliers. C'est le cas du papyrus démotique Lille n° 99, du règne de Ptolémée III36. Les colonnes III- VII du recto correspondent à un recensement d'éleveurs de petit bétail, avec l'enregistrement des hommes et des femmes de chaque unité familiale et le dénombrement des animaux qui constituaient chaque troupeau. Compte tenu que la plupart des noms sont grecs, il est fort probable qu'il s'agisse de clérouques. Les données sont classées comme suit :

33. À propos des ânes loués entre les artisans de Deir el-Medineh, vid. F. Neveu, "Le tarif de location des ânes à Deir el-Médineh", RdE 37 (1986), 151-155 ; K. Donker van Heel, В. J. J. Haring, Writing in a Workmen's Village. Scribal Practice in Ramesside Deir el-Medina (Egyptologische Uitgaven, 16), Leiden, 2003, p. 159-162.

34. K. Maekawa, "Confiscation of private properties in the Ur III period: a study of é-dul-la and nig- GA", AS] 18 (1996), 103-168 ; W. Heimpel, "Disposition of households of officials in Ur III and Mari", AS] 19 (1998), 63-82 ; B. Lafont, "Fortunes, héritages et patrimoines dans la haute histoire mésopotamienne. À propos de quelques inventaires de biens mobiliers", dans C. Breniquet, C. Kepinski (éd.), Études mésopotamiennes. Recueil de textes offert à Jean-Louis Huot, Paris, 2001, p. 295-313 ; F. van Koppen, "Seized by royal order : the households of Sammêtar and other magnates at Mari", dans D. Charpin, J.-M. Durand (éd.), Florilegium Mariánům, VI : Recueil d'études à la mémoire d'André Parrot (Mémoires de NABU, 7), Paris, 2002, p. 289-372.

35. J. C. Moreno Garcia, Hwt et le milieu rural égyptien du IIIe millénaire. Économie, administration et organisation territoriale, Paris, 1999, p. 102.

36. P. dém. Lille n° 99=pSorbonne 731 : F. de Cenival, Papyrus démotiques de Lille, vol. 3 (MIFAO, 110), Le Caire, 1984, p. 8-13.

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Juan Carlos Moreno Garcia № colonne III IV V VI Hommes 4 3 2 4 4 5 3 5 5 3 9 Femmes 3 1 1 3 3 4 3 3 2 2 5 Moutons 100 100 180 170 140 540 112 - - 260 200 Agneaux 35 40 80 25 50 170 50 108 (?) - 109 100 Béliers 2 - 3 - 5 4 2 2 - 3 2 Jeunes béliers ( ?) - - - - 3 4 2 2 - 3 2 Porcs 5 - - - - - 10 - 10 - - Les données de ce tableau enregistrent des familles nucléaires (père, mère et enfants), avec l'addition occasionnelle de serfs ou de frères et sœurs du chef de famille. Il n'y a pas de rapport entre le nombre des membres de chaque famille et la taille du troupeau administré. On constate, cependant, que les porcs jouent un rôle marginal et qu'ils figurent parmi les biens des familles qui possédaient les troupeaux les plus petits. L'absence d'animaux de trait (bovidés, ânes) conforte l'hypothèse que le document enregistrait des éleveurs de bétail. Compte tenu que leur activité économique principale était l'élevage d'o vidés, le rôle de l'agriculture était probablement négligeable pour eux, d'où l'absence de bovidés. Pour les familles de paysans dont l'occupation principale était l'agriculture (et qui étaient de souche égyptienne et non pas grecque) le nombre d'animaux possédés était vraisemblablement inférieur, bien que les espèces possédées aient été probablement les mêmes. Par conséquent, l'importance de ce document réside en ce qu'il révèle les dimensions maximales des troupeaux administrés par des gens qui n'appartenaient pas à l'élite égyptienne.

Tous ces éléments renvoient à un autre problème relatif au rôle des animaux dans l'agriculture pharaonique. L'iconographie égyptienne contient de nombreuses scènes où des araires tramés par des bœufs sont utilisés dans le labourage des champs. Cependant, ces images correspondent proba blement à des pratiques agricoles habituelles dans les grands domaines des temples, des installations de la couronne ou des potentats, sans qu'elles soient le reflet des pratiques habituelles du travail des paysans. L'iconographie est donc sélective, sans que les informations des images puissent être considérées DHA 29/2, 2003

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comme valables pour l'ensemble de la population ou représentatives des formes de travail en Egypte. Arrivés à ce point, il nous faut insister sur le fait que la base de l'agriculture égyptienne était l'irrigation, dont il existait deux types en Egypte pharaonique37 :

• d'une part l'irrigation par bassins, qui offrait des avantages - des travaux d'irrigation peu importants, l'absence de labours et d'apport d'engrais -, mais qui n'autorisait en principe qu'une seule récolte annuelle et qui subissait une forte instabilité à cause des variations de la crue du Nil et, en conséquence, de la surface cultivée. Les paysans devaient donc compenser le manque d'eau par des irrigations artificielles et par le choix des cultures les mieux adaptées aux conditions d'humidité du sol. Les plaines des bassins, parcourues de canaux, étaient cultivées principalement en céréales ;

• d'autre part l'irrigation artificielle ou pérenne, limitée à deux types de terre : les terres hautes qui bordaient le Nil et ses principaux canaux, et celles où la nappe d'eau souterraine était facilement accessible. Toutes les deux pouvaient porter des cultures toute l'année, mais elles ne recevaient pas le limon de la crue et ne bénéficiaient pas d'une longue période de jachère d'été ; elles devaient donc être labourées et amendées et donnaient lieu à un paysage rarement étendu, sillonné de nombreux petits canaux et de rigoles d'irrigation et dominé par une sorte de "jardinage" intensif38. Les enquêtes ethnographiques révèlent que l'irrigation pérenne n'était pas à la mesure des moyens des paysans, bien que les terres irriguées artificiellement, en revanche, aient intéressé particulièrement les particuliers aisés désireux d'acquérir des champs. C'est ici, en effet, que l'iconographie39 et les documents administratifs, tant d'époque pharaonique 37. P. Maury, "Irrigation et agriculture en Egypte à la fin du XVIIIe siècle", dans L'homme et l'eau en Méditerranée et au Proche Orient, IV : L'eau dans l'agriculture (Travaux de la Maison de l'Orient, 14), Lyon, 1987, p. 77-93 ; Th. Ruf, Histoire contemporaine de l'agriculture égyptienne. Essai de synthèse, Paris, 1988 ; Idem, "Histoire hydraulique et agricole et lutte contre la salinisation dans le delta du Nil", Sécheresse 6/4 (1995), 307-317 ; S. Alleaume, "Les systèmes hydrauliques de l'Egypte pré-moderne. Essai d'histoire du paysage", dans Ch. Décobert (éd.), Itinéraires d'Egypte. Mélanges offerts au père Maurice Martin, s. j., Le Caire, 1992, p. 301-322.

38. P. Maury, op. cit.

39. Elle a été l'objet d'une mise au point récente par Ch. J. Eyre, "The water regime for orchards and plantations in pharaonic Egypt", JEA 80 (1994), 57-80. Il faut insister sur le fait que les scènes si célèbres de travail des champs au moyen de l'araire et de la traction attelée correspondent uniquement à des cultures spéciales irriguées sur des superficies limitées, sortes de jardins cultivés à contre-saison de la crue : Th. Ruf, "Histoire sociale du travail du sol dans le delta du Nil", dans C. Seignobos, Y. Marzouk, F. Sigaut (éd.), Outils aratoires en Afrique. Innovations, normes et traces, Paris, 2000, p. 69-91. Et peut-être aussi à des terrains cultivés en régime extensif et situés dans des secteurs de la vallée qui ne bénéficiaient pas toujours de l'arrivée de la crue.

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Juan Carlos Moreno Garcia que ptolémaïque, révèlent l'existence de cultures céréalières ainsi que de plantations de dattiers, arbres fruitiers, vignobles et oliviers, les deux derniers étant étrangers aux habitudes alimentaires de la plupart de la population, mais cultivés dans certaines zones du pays - le Delta et les oasis notamment - et destinés à des usages rituels où à la consommation des élites40. La présence d'arbres, de puits et d'aménagements hydrauliques, qui valorisaient les terres et permettaient leur irrigation pérenne, est souvent attestée dans les domaines des temples ou des terres du pharaon41. On remarquera à ce propos que ce sont presque toujours des prêtres ou le personnel des temples qui participent aux transactions affectant des terres42 ; par ailleurs, ces terres dépassaient très rarement la dizaine d'aroures43, ce qui suggère des cultures en régime intensif, d'où leur prix élevé d'après les documents ptolémaïques44.

Cependant on ignore pratiquement tout de la production domestique des paysans. L'élément principal qui affectait l'économie villageoise était, naturellement, l'État à travers ses exigences en taxes et en travail. Les sources pharaoniques attestent l'importance accordée par l'État à la production de biens faciles à emmagasiner, à transporter, à transformer et à distribuer - par exemple, sous la forme de rations -, d'où la prédominance des céréales et de l'élevage de bétail dans les textes administratifs, sans oublier le vin ou l'huile. 40. D. Meeks, "Oléiculture et viticulture dans l'Egypte pharaonique", dans M. -Cl. Amouretti, J.-P. Brun (éd.), La production du vin et de l'huile en Méditerranée (Bulletin de Correspondance

Hellénique, Supplément 26), Paris, 1993, p. 3-38.

41. Cf. le décret de Dachour de Pépi Ier (IM. I 212:4-6), la stèle de Dakhla, la stèle de l'Apanage, les mentions de creusement de citernes et dépôts pour la ville grâce aux soins des autorités locales (stèle Berlin 14334 : G. Andreu, CRIPEL 13 (1991), 18-20, fig. 1, pi. 2 ; stèle Florence 6365 : S. Bostico, Museo Archeologico di Firenze. Le stele egiziane, I : le stele egiziane dall'antico al nuovo regno, Rome, 1959, p. 24-25 [18], pi. 18). Cf. aussi le pBerlin 8523, où un scribe du temple de Khonsou ordonne la culture d'une aroure de terre côtoyant un puits avec des légumes (S. Allam dans B. M. Bryan, D. Lorton (éd.), Essays in Egyptology in Honor of Hans Goedicke, San Antonio, 1994, p. 1-7).

42. Les documents du 1er millénaire révèlent, en effet, que ces gens jouissant d'une position aisée acquéraient des maisons, des terrains à bâtir, des terres hautes céréalières et des plantations de fruitiers, de dattiers ou de vignobles, souvent situées dans le domaine d'un temple : J. J. Johnson dans Egyptological Studies in Honour of Richard A. Parker, Hanover, 1986, p. 70-84 ; C. Andrews dans S. Allam (éd.), Grund und Boden in AUagypten, p. 97-105 ; H. Cadell dans S. Allam (éd.), Grund und Boden in AUagypten, p. 289-305 ; J. G. Manning dans B. Menu (éd.), Les problèmes institutionnels de l'eau en Egypte ancienne et dans l'Antiquité méditerranéenne (BdE, 110), Le Caire, 1994, p. 261-271. Cf. aussi l'existence de traités agricoles concernant l'arboriculture en Egypte gréco-romaine : D. Foraboschi, "Manuali, calendari e trattati agricoli greco-romani", dans S. F. Bondi, S. Pernigotti, F. Serra, A. Vivian (éd.), Studi in onore di Edda Bresciani, Pisa, 1985, p. 213-219.

43. Cf., par exemple, J. J. Johnson dans Egyptological Studies in Honour of Richard A. Parker, Hanover, 1986, p. 70-84 ; H. Cadell dans S. Allam (éd.), Grund und Boden in AUagypten, p. 300-305.

44. H. Cadell dans S. Allam (éd.), Grund und Boden in AUagypten, p. 300-305. DHA 29/2, 2003

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II semble que l'État et ses installations - temples, hwt, etc. - produisaient ce type de biens dans de grands domaines, ce qui suggère un régime de culture extensif et le recours à la traction animale45.

En revanche, la production des paysans aurait pu obéir à d'autres considérations. On peut penser à une agriculture plus variée et intensive sur de petits lopins, où la culture céréalière coexisterait avec un jardinage intensif et une horticulture riche. La possession d'ânes et de boeufs par les paysans était rare, ce qui suggère une production intensive sur des champs petits46. Ceci n'a rien de bizarre, compte tenu que la possession d'un ou de plusieurs attelages n'était pas à la portée de tous les paysans dans les sociétés agricoles tradition nelles du bassin méditerranéen. Leur possession était seulement rentable pour les unités domestiques qui disposaient de pâturages suffisants pour nourrir les animaux de trait, ainsi que de champs agricoles d'une certaine étendue dont la mise en valeur n'était possible que grâce aux attelages. En conséquence, les attelages étaient surtout utilisés par les propriétaires fonciers aisés ainsi que par les grandes exploitations dépendant d'une institution (temple, palais, ferme de l'État, etc.)47. Quant au reste de la population, il est vraisemblable qu'elle labourait normalement ses terres au moyen de la houe48, ce qui demandait beaucoup plus de travail mais l'investissement en outils agricoles était inférieur et les rendements plus élevés. Le louage temporaire d'attelages ou le partage des animaux de trait parmi les membres d'une même communauté étaient

45. À propos des champs attachés à des installations étatiques comme les hwwt-aat ou les hwwt cf. J. C. Moreno Garcia, ZAS 125 (1998), 45-55 ; Idem, Hwt et le milieu rural égyptien du IIIe millénaire. Économie, administration et organisation territoriale, Paris, 1999.

46. Cf. P. Halstead, "Traditional and ancient rural economy in Mediterranean Europe : plus ça change ?", Journal of Hellenic Studies 107 (1987), 77-87.

47. P. Halstead dans Domestic Animals of Mesopotamia. Part II (Bulletin on Sumerian Agriculture, 8), Cambridge, 1995, p. 11-22, a attiré l'attention sur le fait que l'emploi d'attelages était surtout rentable en régime d'agriculture extensive, sur des champs relativement vastes. Les rendements étaient inférieurs à ceux obtenus dans les terres labourées au moyen de la houe, mais le travail demandé était aussi inférieur sauf au moment de la récolte, quand ce type d'exploitations devait s'assurer le recours à une main d'œuvre nombreuse bien que pour une période limitée.

48. Le travail au moyen de la houe était particulièrement adapté aux conditions agricoles de la vallée du Nil puisque la crue périodique contribuait à ameublir le sol. Par conséquent, là où l'on employait l'araire, le travail était léger et superficiel afin d'éviter la remontée du sel, ce qui convenait aux possibilités physiques des animaux attelés, qui étaient fort épuisés après une longue période de jachère et de crue au cours de laquelle leur nourriture avait été rationnée. À propos de l'araire et de son emploi en Egypte ancienne, cf. A. G. Haudricourt, M. J.-B. Delamarre, L'homme et la charrue à travers le monde, Paris, 19862, p. 71-77, 250-251 ; Th. Ruf, "Histoire sociale du travail du sol dans le delta du Nil", dans C. Seignobos, Y. Marzouk, F. Sigaut (éd.), Outils aratoires en Afrique. Innovations, normes et traces, Paris, 2000, p. 69-91.

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90 Juan Carlos Moreno Garcia des alternatives possibles49. Les archives d'Heqanakhte, du début de la XIIe dynastie, permettent effectuer un calcul approximatif des coûts de maintien d'un attelage. Une lettre de ces archives mentionne l'assignation de 4 khar d'orge et de 10,5 khar de blé pour nourrir un nombre indéterminé de taureaux pendant une période qui n'est pas, malheureusement, spécifiée50. Compte tenu que les rendements agricoles de l'orge en Egypte étaient, en moyenne, 10 khar par aroure51, les quantités indiquées dans cette lettre correspondraient, grosso modo, à la production d'un champ d'orge de 0,4 aroures et d'un champ de blé d'une aroure respectivement. Un autre papyrus des mêmes archives mentionne quinze bœufs de trait cédés par Heqanakhte à un particulier52, et le maintien d'un tel nombre d'animaux serait impossible en dehors des domaines des grands tenanciers53. Il faut se rappeler à ce propos que l'on devait nourrir les bœufs de trait avec du grain pendant la période de labourage des champs à cause de l'effort physique accru qu'ils étaient contraints d'effectuer54. En conséquence, le besoin de disposer tant de pâturages que de champs d'orge pour nourrir un attelage suggère que la possession d'animaux de trait était assez coûteuse pour un paysan de condition humble, disposant de peu de terres, puisqu'il aurait pu difficilement réserver à la nourriture d'un attelage un terrain compris entre 2 et 8 aroures afin de labourer un petit lopin de 2 ou 5 aroures55. Ces données et les textes disponibles suggèrent donc que 49. Th. W. Gallant, Risk and Survival in Ancient Greece. Reconstructing the Rural Domestic Economy, 1991, p. 51-52 ; M. Stol dans Domestic Animals of Mesopotamia. Part II (Bulletin on Sumerian Agriculture, 8), Cambridge, 1995, p. 197-201.

50. P. Heqanakhte V :1 1 =T. G. H. James, The Hekanakhte Papers and Other Early Middle Kingdom Documents, 1962, p. 53, pi. 10.

51. Cf. pHeqanakhte 1 :13=T. G. H. James, op. cit., p. 14, pi. 2 ; pValençay 1 v°, 7-9=A. H. Gardiner, RdE 6 (1951), 117. Les rendements étaient variables et ils dépendaient du type de terrain : 5 khar / aroure pour les terres kayt, 7,5 khar/aroure pour les terres-řm et 10 khar /aroure pour les terres-nekheb d'après le papyrus Wilbour.

52. P. Heqanakhte V :18-29=T. G. H. James, op. cit., p. 53, pi. 10.

53. On avait besoin d'un champ de fourrage de 0,5-2 ha/an pour nourrir un attelage de bœufs en Grèce, ce qui équivaut, mis à part les différences physiques entre le paysage grec et égyptien, à un champ compris entre 2 et 8 aroures (P. Halstead dans Domestic Animals of Mesopotamia. Part II, p. 12). Des études récentes révèlent que la surface moyenne de pâturages destinés à l'entretien d'un bœuf de trait est de 1,2 ha au Proche Orient (F.A.O., Cattle Breeding, Rome, 1977).

54. On assignait en Mésopotamie entre 10 et 12 litres d'orge par jour à chaque bœuf d'un attelage (M. Stol dans Domestic Animals of Mesopotamia. Part II, p. 195-196 ; G. van Driel dans ibid., p. 229- 230). Par conséquent, le maintien des quinze bœufs de trait évoqués dans le document des archives de Heqanakhte aurait demandé 150 litres d'orge environ par jour, ce qui équivaut à deux khar (1 khar=76,88 litres) ou à la production de 0,2 aroures de terre.

55. À propos de la surface minimale d'une exploitation pour nourrir une famille, cf. Ch. Eyre dans S. Allam (éd.), Grund und Boden in Altagypten. Rechtliche und sozio-okonomische Verhaltnisse, 1994, DHA 29/2, 2003

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la possession d'attelages échappait aux possibilités des paysans de condition humble56, et que leur emploi était restreint aux terres des institutions (temples, couronne, installations de l'État), des potentats ou des paysans aisés57. Dans le cas de Heqanakhte, on mentionne justement la cession de quinze bœufs de trait ainsi que leur alimentation avec du grain, ce qui suggère leur louage pour des travaux de labourage des champs. Dans ce contexte, les références à la possession de bétail et d'attelages expriment le contrôle de biens prestigieux, indice de la prospérité de leurs propriétaires, d'où leur évocation dans les textes autobiographiques de la fin du IIIe millénaire au moyen du topos du potentat qui laboure ses terres avec son propre attelage ("un qui laboure avec son propre attelage", "un qui laboure avec ses propres attelages")58 ou qui cédait des attelages

p. 114 n. 32 ; A. Cazzella, M. Moscoloni, Scienze dell 'Antichità 5 (1991), 239 n. 17 (avec bibliographie) ; J. Rowlandson, Landowners and Tenants in roman Egypt. The Social Relations of Agriculture in the Oxyrhynchite Nome, Oxford, 1996, p. 118-138. Un attelage de bœufs peut labourer entre 0,1 et 0,3 ha par jour en Méditerranée orientale (P. Halstead dans Domestic Animals of Mesopotamia. Part II, p. 13 ; il est possible qu'une aroure corresponde au terrain que pouvait labourer un attelage par jour, 0,2756 ha - à comparer avec le iugerum romain, 0,25 ha). Même si l'on accepte qu'une famille avait besoin d'un champ de 2 à 5 aroures pour se nourrir (=0,4 à 1,2 ha), ceci renvoie à l'emploi d'un attelage pendant 2 jours au minimum ou 12 jours au maximum (pour des travaux très simples). Si un bœuf consommait 10 litres d'orge par jour, cet attelage aurait besoin de 40-240 litres d'orge pour labourer un tel champ, c'est-à-dire, 0,5-3 khar ou la production d'un terrain de 0,05- 0,3 aroures (il faut insister que ces chiffres correspond au minimum possible). Compte tenu de ces conditions, il ne semble pas rentable d'avoir un attelage en propriété, dont le coût de maintien équivalait à un terrain de 2-8 aroures annuel (vid. ci-dessus) quand, en fait, on n'allait l'utiliser que pendant quelques jours seulement.

56. Les enseignements égyptiens évoquent l'ordre inversé du monde comme une époque où les démunis avaient accès aux biens et aux richesses normalement réservés à l'élite : "celui qui n'avait pas d'attelage est devenu (maintenant) propriétaire de troupeaux, tandis que celui qui n'arrivait pas à trouver des animaux de labourage possède du bétail" (Ipouer 9 :4=A. H. Gardiner, The Admonitions of an Egyptian Sage from a Hieratic Papyrus in Leiden (Pap. Leiden 344 recto), 1909, p. 68).

57. Une stèle de Sheshonq (XXIe dynastie) mentionne la dotation de la statue de son père à Abydos avec un champ de 200 aroures pourvu d'un cultivateur, quatre esclaves et dix bœufs avec un gardien de bétail (A. M. Blackman, JE A 27 (1941), 83-95). La dotation d'un grand champ comprenait l'octroi d'animaux pour le cultiver. Dix bœufs auraient permis de former cinq attelages, chacun en charge d'une parcelle de 20 aroures. Ces considérations, purement hypothétiques, seraient confirmées par d'autres données : les cultivateurs qui labouraient des terres appartenant à une institution étaient censés produire 200 khar d'orge (O. Gardiner 86, 82 :3=KRI III 139 :13 ; pBologna 1086, 21-26=KRJ IV 81 :2-5 ; pBM 10447=A. H. Gardiner, Ramesside Administrative Documents, 1948, p. 59), ce qui correspond au rendement standard d'un champ de 20 aroures, et ils étaient pourvus d'un attelage par l'institution pour laquelle ils travaillaient (pTurin A v° 2 :2-9=A. H. Gardiner, Late Egyptian Miscellanies (Bibliotheca /Egyptiaca, 7), 1937, p. 122 :8-123 :2 ; pLansing 6 :4-7=A. H. Gardiner, ibid., p. 105 :l-7).

58. CGC 20012, lignes 4-5=H. О. Lange, H. Schàfer, Grab- und Denksteine, I, p. 11-13 ; CGC 20499, ligne 8=Idem, ibid., Il, p. 90-91 ; CGC 20506, lignes 3-4=Idem, ibid., Il, p. 96-97 ; CGC 20530, ligne 14=ldem, ibid., Il, p. 131-133 ; Chicago Oriental Institute 16956, ligne 6=D. Dunham, Naga ed-Dèr

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92 Juan Carlos Moreno Garcia à celui qui en manquait ("j'ai labouré pour celui qui n'avait pas d'attelage et j'ai donné de la semence à celui qui m'a demandé"59 ; "j'ai donné un attelage à celui qui demandait un attelage et j'ai donné des ânes à celui qui demandait des ânes")60.

En définitive, les représentations de l'araire dans l'iconographie égyptienne renvoient à des pratiques agricoles et à des activités caractéristiques des grands domaines ou des terres appartenant à des institutions comme les temples, la couronne ou les fermes de l'État. De telles scènes sont donc sélectives dans la mesure où elles illustrent des pratiques propres à la gestion et l'exploitation de l'élite. Elles ne sauraient être considérées comme représentatives de l'agriculture domestique ou des activités des paysans. Par conséquent, la valeur de l'iconographie égyptienne comme source historique est limitée. Son naturalisme est apparent, comme l'attestent soit l'absence du porc dans les scènes dites "de la vie quotidienne" des tombes de l'Ancien Empire (malgré l'importance de la viande porcine dans l'alimentation des Égyptiens), soit la représentation d'outils agricoles propres uniquement à l'exploitation des terres de l'élite. Le choix des thèmes et de la façon de les représenter découle du domaine idéologique, des codes et des conventions qui régulaient le traitement des thèmes choisis dans la composition du décor des tombes.

L'utilisation de l'iconographie comme source historique est donc inséparable de l'étude comparative avec les données provenant de l'archéologie et de l'analyse des documents de la pratique administrative, indispensables pour compléter, nuancer et équilibrer le contenu des scènes. Le rôle du porc dans l'économie pharaonique, et surtout pour les secteurs sociaux qui ne produisaient pas de documents ou dont les activités étaient marginales par rapport à l'agriculture institutionnelle, est un bon exemple du danger d'une lecture littérale du décor funéraire des mastabas, ainsi que des distorsions introduites pour la compréhension de la société pharaonique. Le traitement des céréales et la séquence d'opérations techniques visant à leur transformation en denrées alimentaires en est un autre exemple, avec le risque de commettre les mêmes erreurs d'interprétation à partir de l'acceptation littérale de

Stelae of the First Intermediate Period, 1937, p. 102-104 [84], pi. 32 ; A. H. Gardiner, ]EA 3 (1916), 100, lignes 1-2.

59. JE17744=W. F. Pétrie, Dendereh, pi. 11[C] ; H. G. Fischer, Dendera, p. 178-182, pi. 18[b]. 60. JE 46048, ligne 6=A. Abdalla, JEA 79 (1993), 249-253, fig. 1, pi. 24 [1].

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l'iconographie61. Sans oublier d'autres domaines, comme les représentations du paysage62, ou le poids de la famille réduite ou étendue à partir uniquement des représentations iconographiques. Dans ce cas, on représentait habituell ement le couple et ses enfants, souvent en compagnie des frères et soeurs du défunt et ses parents, ainsi qu'un nombre variable de subalternes dont la filiation ou les liens de parenté possibles n'étaient presque jamais indiqués par rapport au propriétaire de la tombe. On a donc insisté sur la prédominance de la famille réduite en Egypte sous l'Ancien Empire. Pourtant, une analyse approfondie des déclarations présentes dans certaines inscriptions suggèrent que la famille étendue jouait un rôle considérable dans la société égyptienne malgré son absence dans les sources iconographiques. En fait, on assiste pendant la VIe dynastie à l'addition, dans les inscriptions qui accompagnent les processions de subalternes dans les tombes, de textes qui mentionnent pour la première fois les frères, les sœurs et la descendance du défunt63. Les mentions de la famille étendue seront habituelles par la suite, dans les textes auto biographiques de la Première Période Intermédiaire, avec la formation d'unités familiales proclamée dans certaines inscriptions de cette période64, 61. D. Samuel, "Ancient egyptian cereal processing: beyond the artistic record", Cambridge Archaeol ogical Journal 3 (1993), 276-283.

62. R. S. Bianchi, "The Theban landscape of Rameses II", dans J. Phillips (éd.), Ancient Egypt, the Aegean, and the Near East. Studies in Honor of Martha Rhoads Bell, vol. I, San Antonio, 1997, p. 87-94.

63 Cf. les exemples suivants : "amener pour lui les offrandes qui sont apportées pour lui par ses fils, ses frères, ses prêtres funéraires de son djet et qui proviennent de [etc.]" (tombe de Chechou : C. M. Firth, B. Gunn, Teti Pyramid Cemeteries, I, p. 155) ; "amener les offrandes et toute sorte de beaux cadeaux par ses fils [...] et les gens de son djet" (tombe de Idou : W. K. Simpson, The Mastabas ofQar and Idu (G 7101 and 7102), Boston, 1976, fig. 41) ; "offrandes et toute sorte de beaux cadeaux amenés pour lui depuis ses hout et ses localités en Haute et Basse Egypte, comprises entre les marges de la vallée, par [ses] fils, ses frères et les prêtres funéraires de son djet " (tombe de Khentika : T. G. H. James, The Mastaba ofKhentika Called Ikhekhi, pi. 14) ; "apporter des offrandes et de la volaille amenées de ses hout, de ses sièges et des chapelles du ka qui se trouvent en Haute et Basse Egypte et entre les deux marges de la vallée, par ses fils, ses frères et les prêtres funéraires du domaine du djet" (tombe de Mehou : H. Altenmuller, Die Wanddarstellungen im Grab des Mehu in Saqqara, pi. 56, 61) ; "amener des offrandes, des bovins et toutes les offrandes annuelles par ses fils et ses frères" (tombe de Hezi : N. Kanawati, M. Abder-Raziq, The Teti Cemetery at Saqqara, V : The Tomb of Hesi, pi. 62 [4ème registre]) ; "contempler ce qui est apporté pour lui par ses fils, ses frères et les prêtres funéraires de son [domaine du] djet" (tombe anonyme : E. Drioton, ASAE 43 (1943), 513) ; "apporter des offrandes amenées pour lui par ses fils, ses frères et les prêtres funéraires de son djet en provenance des localités de [...]" (tombe de Ishti-Chechi : E. Drioton, J.-Ph. Lauer, ASAE 55 (1958), 211, pi. 4) ; "amener des offrandes par ses fils, ses frères et les prêtres funéraires de son djet" (tombe de Niankhpépi "le noir" de Meir : A. M. Blackman, M. R. Apted, Meir, V, pi. 29) ; "[...] ses frères, ses prêtres funéraires de son djet" (tombe de Mery-ib : Chakib Slitině. Catalogue Archéologie (lundi 2 Juillet 2001), Paris, 2001, p. 12 [85], 15 [84], 23 [84-85]).

64. JE 46048, ligne 5=A. Abdalla, "Two monuments of Eleventh Dynasty date from Dendera in the Cairo Museum", JEA 79 (1993), 249-253, fig. 1, pi. 24 [1] ; stèle de Hetepi d'El-Kab, ligne 8=G. Gabra,

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