Cover Illustration:
Khafre Pyramid, seen from the Menkaure Pyramid Temple, looking northeast. January 7, 2004.
Photograph by Peter Der Manuelian.
P
erspectives on
A
ncient
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gypt
ANTIQUITÉS DE L’ÉGYPTE
LE CAIRE 2010
CAHIER N
O
40
Edited by
Zahi Hawass
Peter Der Manuelian
Ramadan B. Hussein
P
erspectives on
A
ncient
E
gypt
(CASAE 40) 2010
© CONSEIL SUPRÊME DES ANTIQUITÉS DE L’ÉGYPTE, LE CAIRE, 2010
All rights reserved. No part of this publication may be reproduced, stored in a retrieval system, or transmitted in any form or by any means, electronic, mechanical, photocopying, recording, or otherwise, without the prior written permission of the publisher.
DAR EL KUTUB NO. ISBN.
ISSN. 1687-4951
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NOTES ON THE DESIGNATION 'ELDEST SON/DAUGHTER'
(z“/z“.t smsw : ‡rμ ¢“/‡rμ.t ¢“.t) ... 29
ALTENMÜLLER Hartwig
SESCHAT, ‘DIE DEN LEICHNAM VERSORGT’, ALS HERRIN ÜBER
VERGANGENHEIT UND GESCHICHTE ... 35
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RE-FIGURING THE PAST: THE ARCHITECTURE OF
THE FUNERARY CHAPEL OF AMENIRDIS I AT MEDINET HABU,
A RE- ASSESSEMENT ... 53
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THE EARLY BRONZE AGE III TEMPLE AT TELL IBRAHIM AWAD
AND ITS RELEVANCE FOR THE EGYPTIAN OLD KINGDOM ... 65
EL AWADY Tarek
MODIFIED SCENES AND ERASED FIGURES
FROM SAHURE’S CAUSEWAY RELIEFS ... 79
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A NEW KINGDOM OSTRACON FOUND IN THE KINGS’ VALLEY ... 93
FLENTYE Laurel
THE MASTABAS OF DUAENRA (G 5110) AND KHEMETNU (G 5210) IN THE WESTERN CEMETERY AT GIZA:
FAMILY RELATIONSHIPS AND TOMB DECORATION
HAIKAL Fayza
OF CATS AND TWINS IN EGYPTIAN FOLKLORE ... 131
HANDOUSSA Tohfa
THE FALSE DOOR OF HETEPU FROM GIZA ... 137
HAWASS Zahi
THE EXCAVATION OF THE HEADLESS PYRAMID,
LEPSIUS XXIX ... 153
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A LATE PERIOD WOODEN STELA OF NEHEMSUMUT IN THE UNIVERSITY OF PENNSYLVANIA MUSEUM OF
ARCHAEOLOGY AND ANTHROPOLOGY ... 171
HUSSEIN Angela Murock
BEWARE OF THE RED-EYED HORUS THE SIGNIFICANCE OF CARNELIAN IN
EGYPTIAN ROYAL JEWELRY ... 185
HUSSEIN Ramadan B.
'SO SAID NU'
AN EARLY Bwt SPELL FROM NAGA ED-DÊR... 191
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CHRONOLOGY OF THE OLD KINGDOM NOBLES
OF EL-QUSIYA REVISITED ... 207
LESKO Barbara S.
THE WOMEN OF KARNAK ... 221
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ANOTHER WAY TO PUBLISH
BOOK OF THE DEAD MANUSCRIPTS ... 229
MANUELIAN Peter Der
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MEEKS Dimitri
DE QUELQUES ‘INSECTES’ ÉGYPTIENS
ENTRE LEXIQUE ET PALÉOGRAPHIE ... 273
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FATHER’S AND ELDEST SON’S OVERLAPPING FEET
AN ICONOGRAPHIC MESSAGE ... 305
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THE EARLY HISTORY OF THE ÓPT SIGN
(GARDINER SIGN LIST O45/O46) ... 337
PANTALACCI Laure
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AVATARS D’UNE FIGURE DE L’ART ET
L’ÉCRITURE DE L’ÉGYPTE ANCIENNE ... 349
PÉREZ DIE M. Carmen
THE FALSE DOOR AT HERAKLEOPOLIS MAGNA (I) TYPOLOGY AND
ICONOGRAPHY ... 357
RADWAN Ali
(BRITISH MUSEUM STATUE EA 480 – BANKES STELA 15) ... 395
SHEIKHOLESLAMI Cynthia May
PALAEOGRAPHIC NOTES FROM TWENTY-FIFTH DYNASTY THEBES ... 405
SILVERMAN David P.
A FRAGMENT OF RELIEF BELONGING TO
AN OLD KINGDOM TOMB ... 423
WEGNER Josef
EXTERNAL CONNECTIONS OF THE COMMUNITY OF WAH-SUT
DURING THE LATE MIDDLE KINGDOM ... 437
ZIEGLER CHRISTIANE
NOUVEAUX TÉMOIGNAGES DU ‘SECOND STYLE’
ENTRE LEXIQUE ET PALÉOGRAPHIE
Dimitri MEEKS
Abstract
The number of hieroglyphs depicting insects is extremely poor and the same is true of the vocabulary naming them. This gives a good opportunity to confront insect names and their images as hieroglyphs. This study aims at a better identification of some of them, at eliminating some long standing confusions between different insects, between some insects and some birds. It gives all its importance to hieroglyphs as they appear on monuments to stress how much typed or hand-written hieroglyphs are different from the originals and how our permanent practice of these last prevents us from a scientific study of the hieroglyphic writing itself. This study of individual hieroglyphs, considered as plain 'beings' having a history, a genealogy, called grammatology, should not only be a companion to lexicographical investigations, but also a discipline in itself which will permit a better understanding of the Egyptian writing and of the Egyptian mind.
B
ien qu’omniprésentes dans l’environnement, les différentes espèces d’insectes, en dehors de quelques exceptions notables comme le scarabée, ne sont que rarement mentionnées dans les textes de l’antique Égypte, rarement représentées aussi. Certains insectes, bien que très ordinaires, ne semblent même jamais être évoqués sous une forme ou une autre, ce qui ne laisse pas d’étonner. Leur taille habituellement modeste ne peut, à elle seule, expliquer cette singularité. Pour autant, l’égyptologie ne les a pas ignorés. Outre la série bien connue d’articles que Keimer leur a consacrée,1 il existe d’autres études, plus nombreuses qu’on pourrait lepenser, traitant des insectes en général ou d’une espèce particulière selon les approches les plus variées.2
L’archéologie a, depuis longtemps, accordé son attention aux vestiges d’insectes trouvés lors des fouilles et, surtout, lors de l’examen des corps momifiés, mais aussi ceux présents sur des objets d’usage quotidien.3
Dans le vocabulaire, les noms d’insectes ne sont pas toujours faciles à identifier: en tant que désignations d’êtres capables de voler ils peuvent être déterminés,
essentiellement dans les textes hiératiques, par le signe du canard ( ) qui fonctionne comme un générique de la catégorie. Je reviendrai sur ce point en conclusion. On peut donc, dans certains cas, comme nous allons le voir, hésiter entre oiseau et insecte lorsque l’on ne dispose pas d’éléments suffisants pour lever l’ambiguïté. Inversement, un déterminatif d’insecte, que l’on croit précis au premier coup d’œil, peut conduire à des identifications erronées qui se perpétuent dans nos travaux. En effet, le corpus existant de signes hiéroglyphiques représentant des insectes est extrêmement pauvre. De ce fait, une même image d’insecte, celle du scarabée sacré (Sign List L 1) par exemple, peut servir de déterminatif à des noms d’espèces différentes.
Entre oiseau et insecte
Depuis fort longtemps ce qui semble être un insecte, nommé dans les chapitres 301, 309 et 639 des Textes des Sarcophages, ainsi que dans les chapitres 76 et 104 du Livre des Morts (LdM), qui en sont les héritiers, fait débat. Vu le nombre de variantes connues de ces textes, les graphies et les déterminatifs varient et ces derniers renvoient aussi bien à un oiseau qu’à un insecte. Les principales de ces variantes sont réunies dans la Fig. 1.4
Fig. 1
Les graphies les plus anciennes, celles des chapitres 301 (ancêtre de LdM 76) et 309 (ancêtre de LdM 104) des Textes des Sarcophages, écrivent var.
μb“y.t le nom de l’animal,5 orthographe que l’on retrouvera par la suite dans certaines
versions du Livre des Morts au côté de var. μ“by.t6 ou
graphies divergentes telles que 8 ou même .9 Dans tous les cas le mot
est déterminé par un oiseau, soit le canard générique, soit un vanneau ou une huppe. Certaines autres graphies montrent un oiseau à crête, 10 ou ,11 mais
dont l’aspect ne correspond ni aux formes hiéroglyphiques, ni aux formes hiératiques habituelles des signes du vanneau ou de la huppe. Un seul et unique manuscrit, celui de Nebseni, écrit b“y.t (LdM 76) ou bb“y.t (LdM 104) et détermine le mot par un insecte.12
Excepté ce dernier, les variantes de tous les autres manuscrits, si disparates en apparence dans leurs graphies, peuvent en fait s’expliquer et retrouver une cohérence. Tout d’abord, le passage de μb“ à μ“b est bien attesté dans les graphies du verbe μb“, que l’on traduit habituellement par 'danser', dans les manuscrits hiératiques de l’époque ramesside ( )13 et fréquemment dans les textes hiéroglyphiques tardifs ( ).14 Ensuite,
les signes et interchangent dans l’usage, dès le Moyen Empire.15 La graphie μby
peut aisément être considérée comme une simplification, tandis que Ìby.(t), aberrante en apparence, est simplement due à la ressemblance entre les formes hiératiques des signes “b et Ì.16 Il ne peut donc faire de doute que toutes ces graphies ne renvoient qu’à
un même oiseau, pourvu d’une crête ou d’une huppe, qu’il convient d’identifier plus précisément.
Toutefois cette recherche s’avère plus délicate qu’il n’y paraît. En effet, si l’on consulte les nombreuses traductions des chapitres considérés du Livre des Morts ou des Textes des Sarcophages, on constate une grande hésitation dans les propositions qui sont faites. À l’évidence chaque traducteur a été autant influencé par la graphie du mot contenue dans la version qu’il a choisie pour base de sa traduction, que par les opinions de ses prédécesseurs qui, à leur tour, se sont appuyés sur la graphie d’autres versions de leur choix. Lefébure est apparemment le premier à avoir émis une opinion sur la question en suggérant que μ“by.t/“by.t pouvait être une mante religieuse.17 Il a
été rapidement suivi en cela par Le Page Renouf et Budge,18 ce dernier présentant
cette traduction comme acquise. Bien que celle-ci ne puisse se réclamer que d’un seul manuscrit, celui de Nebseni, en contradiction avec tous les autres, cette proposition fut généralement adoptée par la suite, faute de mieux et souvent avec quelque réserve, jusque dans les dictionnaires récents.19 D’autres auteurs ont préféré considérer qu’il
s’agissait d’un insecte, sans autre précision;20 certains, enfin, y ont vu une sauterelle.21
Toutefois, considérant sans doute qu’une version isolée ne pouvait s’imposer sur toutes les autres, μb“y.t /“by.t a aussi été compris comme le nom d’un oiseau par quelques auteurs.22 D’aucuns ont tenté de l’identifier en en faisant une aigrette,23 sans
doute à cause de certains déterminatifs hiéroglyphiques cursifs (Fig. 1d et e), mais eu égard aux graphies les plus claires (Fig. 1a, f et i), ce sont la huppe24 ou le vanneau,25
selon les graphies prises pour référence, qui ont été retenus. Mon Année lexicographique n’a pas contribué à clarifier le problème puisque “bjt y est considéré comme un oiseau et μb“jt comme un insecte.26
En se fondant sur les graphies explicites, on ne peut éviter de voir dans μb“y.t/“by.t un oiseau, sans que l’on puisse encore trancher entre le vanneau ou la huppe sur la base des seuls textes funéraires dont il a été question jusqu’à présent. D’autant que la huppe, comme le vanneau, pourraient avoir eu d’autres noms et la question se pose alors de savoir comment les concilier avec celui qui nous occupe ici. On sait que le hiéroglyphe de la huppe a normalement la valeur ƒb,27 sans que l’on ait pu identifier,
à ce jour, dans les textes un nom d’oiseau correspondant à cet emploi. Le seul nom que l’on connaisse de la huppe s’est conservé en démotique, ÈwÈwp.t ou ÈÈp.t,28 puis
en copte ⲕⲁⲕⲟⲩⲡⲁⲧ.29 L’unique indice qui permettrait de penser qu’elle avait plus
anciennement porté le nom de “by.t est la version de Senmout du chapitre 76 du Livre des Morts (Fig. 1i). Il est toutefois possible que des versions de ce chapitre, gravées dans quelques tombes de l’époque saïte, aient également pourvu le terme “by.t du déterminatif de la huppe.30 Cependant ces textes n’ont été publiés qu’en typographie
et ce détail n’est pas actuellement vérifiable. Seule la version du tombeau de Panéhési à Héliopolis peut être contrôlée sur une photo; on constate alors qu’au lieu de la huppe de la publication typographique on doit bien reconnaître un vanneau (Fig. 1f).
Mais le vanneau a, dans l’écriture, la valeur bien connue de r≈y.t, d’où l’on a conclu que c’était aussi le nom de l’oiseau.31 Ce mot est, en effet, attesté une fois dans une
encyclopédie tardive consacrée, justement, à la faune aviaire.32 Toutefois il s’agit d’un
exemple unique et le mot sert surtout à désigner le vanneau non pas comme espèce animale, mais comme symbole d’une catégorie de la population égyptienne. Un texte du temple d’Esna, par exemple, nomme le symbole bien connu .33 On
pourra aisément comprendre que, dans le langage courant, on ait réservé le terme r≈y.t à la représentation symbolique. De ce fait, pour éviter toute confusion, on aurait utilisé pour l’espèce animale une autre désignation qui pourrait être μb“y.t/μ“by.t/“by.t.
Rendus à ce point, si nous disposons d’une forte présomption, quelques indices nous manquent encore pour aboutir à une conclusion certaine. Fort heureusement, deux textes nous apportent un éclairage supplémentaire sur la question qui nous occupe.
Le premier, et le plus intéressant, est une lettre qu’un certain Houy adresse à son collègue Nefer-renpet et où il l’apostrophe de la façon suivante:34
'Pourquoi donc es-tu devenu à mon égard comme une μ“b.t parmi les oiseaux ? Dès la lumière de l’aube, je me ferai un nid (dis-tu)'.35
Notons d’abord que la graphie est fort proche de, sinon identique à celles du nom de l’oiseau des textes funéraires et qu’il n’y a aucune raison de penser, a priori, qu’il ne s’agit pas du même animal.36 Le contexte en fait clairement un oiseau et sa
mise en opposition aux autres oiseaux a pu faire penser qu’il s’agissait d’un rapace.37
Rien dans le texte ne permet pourtant une telle certitude, les renseignements qu’il nous fournit demeurant assez vagues. Tout ce que l’on nous dit est que l’oiseau μ“b.t se distingue des autres par son comportement, mais il existe, pour un oiseau, bien des manières de se distinguer, sans pourtant être un rapace. Si l’on s’en tient au vanneau, on notera ce qu’en dit le naturaliste Alfred Brehm: ' … le vanneau attaque les rapaces,
les mouettes, les hérons, les cigognes qu’il sait ne pas l’égaler en vol. Il les poursuit sans cesse jusqu’à ce qu’il les ait chassés de son domaine …. Des vanneaux attaquant une buse, un milan, un corbeau ou un aigle, offrent un spectacle des plus divertissants … ces oiseaux … réussissent ordinairement à mettre en fuite les milans, les corneilles et les autres pillards de nids'.38 En d’autres termes, le vanneau se montre particulièrement agressif envers tous
les oiseaux qui s’approcheraient de son territoire et de son nid, y compris les petits rapaces. Cette particularité pourrait fort bien expliquer le reproche adressé à Nefer-renpet sous une forme imagée.
Le second texte, tiré de la Confirmation du pouvoir royal au Nouvel An, nous apporte un indice supplémentaire. La cérémonie qui clôt ce rituel consiste à amener au roi, dont on régénère le pouvoir, des oiseaux différents, supposés être les 'Oiseaux de Rê'. Élevés, tour à tour, les ailes déployées au-dessus de sa tête ils lui assurent protection et, en tant que messagers divins, lui garantissent l’intégrité de son pouvoir et du royaume. On y trouve, à côté d’espèces non identifiées, un faucon, un vautour, un milan, une oie du Nil, une hirondelle, une grue et, en tout dernier lieu, un oiseau .39 Là encore, la graphie autorise tout à fait un rapprochement entre cet oiseau
et celui mentionné dans les textes examinés jusqu’ici. S’il s’agit bien d’un vanneau, sa présence, dans ce contexte rituel, s’explique aisément. Placé en fin de liste
'l’oiseau-μ“by.(t) vivant', tel qu’il est désigné, représente son pendant symbolique, la population des rékhyt, de même que les autres espèces mentionnées renvoient, elles aussi, à une réalité mythique en rapport avec le pouvoir royal.
Il reste, pour conclure, à examiner un dernier point. Plusieurs auteurs ont souligné qu’une des graphies du nom de l’oiseau μb“y.t, dans les Textes des Sarcophages (Fig. 1a version L1Li),40 comportait le signe du pion de jeu μb“, couramment utilisé dans les
graphies anciennes du verbe μb“ 'danser' et que, de ce fait, on avait affaire à un animal 'danseur'. Un tel qualificatif peut-il convenir au vanneau? On peut montrer que c’est le cas.
Faulkner enregistre dans son dictionnaire un verbe qu’il translittère μ“È(?) et traduit 'leap(?)', mais qu’il rend en hiéroglyphes .41 Ce vocable est tiré d’une copie de
Sethe ( ) du texte de l’intronisation d’Hatchepsout au temple de Deir el-Bahari.42
clairement d’un vanneau.43 Le même passage, reproduit dans les fiches du Wörterbuch,
orthographie le mot , comprenant bien qu’il s’agit du verbe μb“ 'danser', mais substituant l’oiseau b“ au vanneau.44 Si l’on se reporte à la publication originale de ce
texte par Naville, on constate qu’il s’agit bien d’un vanneau45 et que le supposé signe È
qui l’accompagne, abîmé, est anormalement haut par rapport aux exemples avérés de ce signe qui ont normalement les deux côtés rectilignes d’égale longueur.46 Il ne peut
donc faire de doute que le verbe était bien écrit sur l’original; il en découle que le vanneau avait ici la valeur μb“. Le mot enregistré par Faulkner dans son dictionnaire est donc à supprimer.
Un indice supplémentaire vient renforcer l’idée que notre vanneau est bien l’oiseau 'danseur'. Il s’agit d’un passage des Textes des Pyramides, également connu par un sarcophage du Moyen Empire, et qui a un parallèle au temple de Séti Ier à Abydos.47
Prends l’œil d’Horus grâce auquel il a dansé.48
Prends l’œil d’Horus grâce auquel il a dansé.
Prends l’œil d’Horus pour qu'il danse en tant qu’unique héritier.
On voit que le scribe du Moyen Empire donnait également à l’oiseau à crête la valeur μb“, oiseau d’ailleurs assez semblable à celui servant de déterminatif à μ“by.t, plus haut Fig. 1d. On préfèrera donc le rendre, en hiéroglyphes, par un vanneau et non un oiseau “≈ auquel il ressemble aussi.49 À Abydos, bien que le groupe soit une
graphie du verbe μb“, le rédacteur a simplement utilisé l’oiseau 'générique', le canard pilet.
Avant de voir en quoi le vanneau peut être un 'danseur', il convient de garder bien présent à l’esprit qu’il existe plusieurs verbes différents que nous traduisons par 'danser', faute de percevoir les nuances qui les distinguent. Dans le cas présent, la clé nous est fournie par le pion de jeu ( ), signe que l’on retrouve dans le nom du mouflon à manchettes μb“w.50 Tous deux, que rien ne semble rapprocher,
ont pourtant un point en commun. Le pion se déplace sur la table de jeu par bonds successifs, comme le mouflon sur un terrain escarpé. Les mouflons, nous dit-on 'are
exceptionally sure-footed and have such jumping power that they can clear a 2 meter / 6.6 foot obstacle with ease from a standing start'.51 Il en résulte que le verbe μb“ ne signifie pas
seulement 'danser', mais 'danser en se mouvant par sauts et par bonds'. Pour conclure avec le vanneau, il suffit de citer Buffon: 'posé à terre il s’élance, bondit, & parcourt son
terrain où il se nourrit à la façon d’un pion sur la table de jeu; c’est donc bien l’oiseau
μb“y.t.
La mante religieuse
Puisque μb“y.t désigne bien le vanneau on peut légitimement se demander si le mot var. du papyrus de Nebseni ne pourrait pas être le nom de la mante religieuse que le scribe de ce document aurait introduit dans sa copie des chapitres 76 et 104 du Livre des morts par suite d’une faute auditive, fondée sur la similitude, dans la prononciation, du nom de l’oiseau et du nom de l’insecte.53
La seule mention certaine de la mante religieuse dans les textes se trouve dans un passage abondamment commenté du Rituel d’ouverture de la bouche.54 La
difficulté réside dans le fait que les versions les plus anciennes n’accompagnent pas le logogramme (Fig. 2)55 de l’insecte de compléments phonétiques et que les plus
récentes restent d’interprétation délicate. Le nom même de la mante demeure donc l’objet d’un débat qui n’est pas clos.
Fig. 2
Les versions anciennes et les plus tardives présentent, chacune, le texte de façon différente; il convient de les examiner tour à tour, d’autant que les copies manuscrites de l’édition de Otto ne sont pas toujours fidèles, spécialement en ce qui concerne la forme exacte du logogramme ou de ce qui pourrait être considéré comme le déterminatif de la mante religieuse. La première série propose une courte phrase suivie d’une définition:
Bien que le m, après Èd.t, ne puisse être que le prédicatif, ainsi que l’avait déjà vu Keimer,57 certains ont pensé que Èdm ou même Èdtm représentait effectivement le
nom de la mante.58 C’est évidemment une solution qui ne peut être retenue. Ceux qui
ont vu dans μb“j.t des textes funéraires la mante religieuse ont, pour leur part, tout naturellement conclu que le logogramme du Rituel devait se lire ainsi.59 Nous avons
vu que cette lecture ne pouvait, elle non plus, être prise en considération.
D’autres versions, de la fin du Nouvel Empire ou postérieures, présentent le même texte de façon différente et nous orientent vers une autre solution.
'mante: tu as contemplé toutes les formes de ton père'.60
'mante: je contemple toutes les formes de ma mère'.61
'mante: je contemple mon père dans toutes ses formes.62
Ces versions inversent les propositions et placent en tête ce qui était en conclusion dans les autres, mais avec une différence de taille. Mis en exergue, Èd.t, sans le m, peut être difficilement autre chose que le nom même de la mante. La graphie du papyrus du Caire procède cependant d’une réminiscence du m ( = ) en question, puisque le déterminatif du grain accompagné des trois traits du pluriel, renvoie à Ètm.(t) < ktm.t, désignation d’une variété d’or fin.63 Le curieux signe du papyrus du Louvre pourrait,
quant à lui, représenter une forme hiératique abrégée de la mante 'en prière', mais cela reste incertain.
En définitive, on peut déduire de ces versions que leurs auteurs ont bien compris
Èd.t comme nom de la mante et c’est la solution, raisonnable, qui a été adoptée par plusieurs auteurs.64 On y adhérera d’autant plus volontiers, que l’on peut avancer
quelques arguments qui viennent la conforter. Si Èd.t est bien le nom de la mante, on comprend mieux pourquoi certaines versions se contentent de l’écrire à l’aide du seul logogramme sans l’accompagner de compléments phonétiques. Ces derniers ne sont pas indispensables, puisque le nom de l’insecte fait jeu de mots avec les termes
Èd 'forme' et Èd.t 'aspect' (m““~n≠μ μt≠μ m Èd≠f nb, Èd.t m Èd.t). On notera, également, que le sarcophage de Boutehamon détermine Èd par des jambes, suggérant que le copiste avait à l’esprit le verbe de mouvement Èd 'tourner, pivoter'. Or celui-ci pourrait, ce n’est qu’une suggestion, fournir l’étymologie du nom de la mante. Celle-ci, en effet, possède une capacité qu’elle est seule à avoir parmi les insectes, celle de faire pivoter sa
tête de 180 degrés tout en restant parfaitement immobile. Confondue avec le feuillage qui l’entoure, elle peut ainsi observer alentour les proies qui s’aventurent à sa portée. Les Égyptiens, fins observateurs de la nature, avaient certainement noté ce détail.
Abeille, guêpe et frelon
65Une fois le vanneau et la mante religieuse identifiés au niveau lexical, il reste à découvrir quel insecte est désigné, dans le papyrus de Nebseni, par les noms ou . Il faut tout d’abord admettre que ces deux graphies ne recouvrent qu’un seul et même mot. Dans la mesure où les contextes des chapitres 76 et 104 du Livre des morts où ce mot apparaît sont exactement les mêmes, cela ne soulève pas de difficulté. L’identification avec la mante repose essentiellement sur le fait que l’insecte est représenté avec une longue 'patte' partant du haut du corps et retombant sur le devant (Fig. 1g, h). L’analogie est cependant approximative et le corps est plutôt celui d’une abeille ou d’une guêpe, bien que les ailes soient absentes.
Un petit hymne au Nil, conservé sur un ostracon trouvé à Deir el-Médineh, me paraît fournir l’identification la plus simple et la plus évidente.66 On y lit, parmi
d’autres bienfaits apportés par la crue et les activités qu’ils génèrent:
'Les abeilles récoltent (litt. rassemblent) le miel'.
Au vu du contexte, très explicite, b“μw.(t) ne peut être ici qu’une graphie de bμ.t 'abeille'. Celle-ci et celle de Nebseni sont pratiquement identiques et doivent sûrement renvoyer à la même chose. Le nom de l’abeille devait se prononcer de façon assez proche de celui du 'vanneau' μb“μ.t et c’est pour cette raison que le scribe de Nebseni lui a substitué celui de l’insecte. En démotique, celui-ci est graphié μbμ.t de même que le nom du 'miel',67 qui a survécu en copte sous la forme .68 On remarquera,
d’ailleurs, qu’il existe pour ce mot une forme isolée qui peut expliquer la forme
bb“μ.t de Nebseni.
Il a été depuis longtemps noté que le signe de l’abeille peut servir à écrire des mots sans rapport avec elle, mais dont la prononciation devait être proche de celle de son nom (Fig. 3).69
Fig. 3
On voit, Fig. 3c, qu’une séquence μb“μ.t pouvait être transcrite par une abeille et c’est ce qui s’est passé dans le manuscrit de Nebseni où, de plus, le nom de celle-ci a été graphié de façon à évoquer la prononciation réelle, ainsi que l’a fait également le scribe du petit hymne au Nil. Que celui du papyrus de Nebseni n’ait pas pourvu d’ailes l’insecte b“y.t n’est pas un obstacle à son identification; bien que rares, on connaît des formes hiéroglyphiques de l’abeille sans ailes (Fig. 4d).
Il n’est pas inutile, pour finir, de réexaminer l’identité même de l’insecte dépeint par le hiéroglyphe (Fig. 4a–d).70 Il s’agit à l’évidence d’un hybride qui amalgame
des éléments disparates et simplifie certains détails. Ainsi, de façon systématique, est-il représenté avec une seule paire d’aest-iles, alors que les hyménoptères en ont deux. Les exemples en couleurs du signe71 ont les caractéristiques d’une guêpe ou mieux d’un
frelon. L’abdomen est jaune vif strié verticalement de noir, mais le plus significatif est le thorax divisé horizontalement en deux parties, la supérieure étant sombre, brune le plus souvent, et l’inférieure claire, généralement jaune. C’est un détail qui s’observe, par exemple, sur le Rhynchium oculatum, une guêpe de forte taille (3 cm environ)72 et
dont on a trouvé un spécimen dans les bandages d’une momie.73 Cette guêpe possède
d’autres caractéristiques qui correspondent au signe hiéroglyphique dans certains exemples en couleurs: le bout des ailes sombre et la partie antérieure du thorax brun-roux. Nina M. Davies écrit, d’ailleurs, à propos du hiéroglyphe: 'Although the sign is
the ideogram for ‘bee,’ the form and colour-markings are more those of a wasp or hornet as represented by the Egyptians and the hieroglyph corresponds closely to the common Egyptian hornet in nature'.74
Fig. 4
Pour les Égyptiens, le signe recouvrait en fait plusieurs identités. Si l’on observe les scènes d’apiculture, dont on connaît quelques exemples, on constate que les abeilles qui volent autour de ceux qui s’activent devant les ruches ont la forme du hiéroglyphe.75
Mais c’est aussi le cas des insectes qui s’abattent sur les poissons qu’un pêcheur est en train de vider et qui, dans ce contexte, doivent être des guêpes ou des frelons.76
Il est possible, mais finalement incertain, que le hiéroglyphe de la guêpe-abeille ait été employé pour désigner le moustique dans un passage du Rituel d’ouverture de la bouche.77 On notera, Fig. 4c, un exemple où l’insecte, au lieu d’être pourvu de
mandibules (bien visibles Fig. 4d), présente une sorte de trompe qui l’apparente plus à certains diptères comme les mouches.78
En fait un signe très proche du signe classique de ce qu’il est convenu d’appeler l’abeille sert de déterminatif à d’autres vocables désignant des insectes, malheureusement des hapax, ce qui les rend impossibles à identifier. L’insecte ≈sr (Fig. 4e) pourrait être un importun que l’on 'écarte, repousse' (≈sr), mais une version parallèle le nomme ≈spr, ce qui rend cette hypothèse très fragile. Au contraire, tkk.t (Fig. 4g) est un insecte qui 'attaque, agresse' (tkk). Cela évidemment convient bien à des guêpes ou des frelons, mais le manque d’indices ne permet pas de valider précisément ces identifications. Enfin Ìrr.t (Fig. 4f) pourrait être apparenté ou identique au mot relevé par Wb. III, 150, 2–3 et qui désignerait tout ce qui grouille, la vermine.79
Pour en terminer avec le vocabulaire des hyménoptères, il reste à mentionner brièvement deux vocables qui semblent apparentés à bμ.t 'abeille'. Le mot bμw ( ),80 tout d’abord,
connu par un seul exemple des Textes des sarcophages, semble être le pendant masculin de bμ.t et pourrait, lui aussi, s’appliquer à une guêpe ou un frelon. Il devrait en être de même de bμbμw ( ),81 connu par une recette médicale où l’on utilise
sa 'maison' mélangée à du miel pour confectionner un emplâtre destiné à faciliter l’extraction d’une épine. On pense, évidemment, au nid d’une guêpe maçonne réduit en poudre pour la circonstance.82
L’araignée
Dans une étude comparatiste, il a été proposé d’identifier b“μ.t et ses variantes graphiques avec l’araignée.83 Nous avons vu jusqu’à présent quelle était la véritable
identité de μb“μ.t/“bμ.t, d’une part, et de b“μ.t/bb“μ.t d’autre part. Un des problèmes majeurs du comparatisme, lorsqu’il prend l’égyptien ancien comme langue source, est qu’il considère généralement les définitions données par les dictionnaires comme définitivement valides. Or, sans vouloir aller au paradoxe, rien n’est moins vrai. Nous vivons sur des acquis anciens que nous avons pris l’habitude de reproduire sans véritable questionnement. Or, chaque vocable doit être désormais soigneusement réexaminé. L’idée que le sens des mots ne nécessite, tout au plus, que quelques ajustements de détail pour en affiner la compréhension est souvent un leurre. Les études lexicographiques sont encore dans l’enfance—je ne parle pas ici des commentaires philologiques, très souvent riches et instructifs, mais qui ne sont qu’assez rarement des enquêtes approfondies.
Tout comme celui de la mante religieuse, le nom de l’araignée ne semble connu, lui aussi, que par le Rituel de l’ouverture de la bouche,84 dans une séquence qui précède
immédiatement celle de la mante:85
Séti Ier/Amenirdis: 'la tisseuse/captureuse de visage l’a tissé/capturé:
la tisseuse/captureuse d’Horus'
TT 32: 'la tisseuse/captureuse de visage l’a tissé/capturé: le tissage d’Horus'.86
Le contexte rituel a été bien mis en lumière par H.-W. Fischer-Elfert: il s’agit, lors de la conception de la statue du défunt, de mettre en place les éléments qui, tracés
sur le bloc de pierre, vont guider le sculpteur. De ce fait l’araignée et sa toile offrent une image particulièrement heureuse pour symboliser la grille de mise en place qui le guide. Le texte joue, apparemment, sur une ambiguïté, celle du verbe s≈t, qui peut aussi bien être celui signifiant 'capturer' que celui signifiant 'tisser'. L’araignée, en tout cas, s’adonne à l’une et l’autre de ces occupations.87 Le visage de la statue, d’abord
esquissé à l’encre sur le bloc de pierre, va être inscrit dans la grille qui va servir à le 'tisser', c’est-à-dire à le modeler.
En copte, l’araignée porte un nom, ϫ, que rien ne rattache au terme utilisé dans le Rituel. J’ai suggéré88 que le mot devait se composer de deux parties, -
pouvant dériver du verbe ⲏ 'filer' et -ϫ désignant alors la toile. Ce dernier terme serait apparenté à ϫ, nom du 'rayon de miel' et à qui désigne 'le tamis, le crible',89 dont on voit bien la parenté de forme avec la toile d’araignée de la
Fig. 5d.
Pour être complet, il faut s’arrêter brièvement sur le terme μnt‡ qui désignerait, suppose-t-on, la tarentule.90 Cette identification s’appuie sur le fait que son nom est
associé dans les textes à celui du scorpion (wÌ©.t ou ƒ“r.t), des serpents et autres animaux rampants. On peut toutefois hésiter car aucun indice ne vient conforter l’hypothèse. Au contraire, un texte du temple d’Edfou servant de légende à une Isis-scorpion, dit qu’elle 'prend la forme d’un (μr μrw.s m) '.91 Ce serait donc une variété de
scorpion, plutôt qu’une araignée, mais il faudra attendre l’apparition de nouveaux documents pour parvenir à une certitude.
Fr. Hoffmann a, quant à lui, examiné avec une grande minutie l’identité de l’insecte
s≈t.t-Ìr.92 Il remarque que les signes des versions de Séti Ier et Aménirdis ne ressemblent
guère à des araignées et ont plutôt l’allure de coléoptères. Celui de Séthi Ier a bien huit pattes, mais les antennes dont il est affublé sont superflues. Tous deux, en revanche, ne marquent pas d’un trait vertical la présence d’élytres. Cet auteur souligne également que les Égyptiens pouvaient doter de huit pattes des scarabées utilisés dans l’écriture avec la valeur ≈pr.93 Il conclut cependant, puisque la version de la tombe thébaine 32
montre ce qui doit certainement être une toile d’araignée, qu’il y a, de ce fait, de fortes présomptions que ce qui est représenté dans les deux autres versions soit bien une araignée. Si l’on peut avoir une hésitation ce n’est pas tant, me semble-t-il, parce que l’araignée ressemble, dans ce cas, à un scarabée, mais parce que la notion de scarabée qui est la nôtre ne correspond guère de façon aussi précise à celle des Égyptiens. Revenons plus en détail sur les hiéroglyphes qui permettent de mieux cerner la question.
Fig. 5
Les dessins a–d de la Fig. 5 représentent les déterminatifs de s≈t.t-Ìr dans différentes versions du Rituel d’ouverture de la bouche, les dessins e–g les scarabées à huit pattes employés avec la valeur ≈pr dans certains textes.95 On remarque, en fait, que ce sont
les insectes censés représenter le scarabée ≈prr qui ressemblent le plus à des araignées et que, inversement, les araignées sont assez proches des scarabées. Dans ce dernier cas, toutefois, on voit que le graveur s’est efforcé, chaque fois, de se démarquer du signe habituel, en modifiant sa silhouette, pour faire comprendre, justement, qu’il ne s’agissait pas du ≈prr proprement dit.
Cette extrême malléabilité des signes ne peut, me semble-t-il, avoir qu’une seule explication: le scarabée ≈prr précisément identifié au scarabée bousier, rouleur de boule, le Scarabeus sacer était, à travers le hiéroglyphe qui le représentait, le type de référence de toute une catégorie d’insectes parfois fort éloignés de lui, du moins à nos yeux. Pour emprunter au vocabulaire de nos sciences de la vie, on dira que l’ordre des ≈prr englobait, selon toute apparence, notre ordre des coléoptères, mais aussi des insectes ou des invertébrés différents, ce qu’un rapide examen paléographique du signe ≈pr peut révéler.
Les insectes du type ≈prr
Nous sommes tous familiers du signe du scarabée (Sign List L 1); nous connaissons son nom, ≈prr, et l’identité de l’insecte qu’il désigne, le scarabée sacré, comme cela vient d’être rappelé. Toutefois, l’habitude que nous avons acquise, depuis des générations, de lire les textes égyptiens en typographie ou en autographie nous a rendus souvent aveugles à la réalité des signes, in natura, oserais-je dire, et nous a enfermé dans des catégories étroites issues de notre propre besoin de classer et de réduire à des standards consensuels, mais qui n’ont rien à voir avec la perception égyptienne. Cette situation a
empêché, jusqu’à présent, l’émergence d’une véritable science de l’écriture, l’égypto-grammatologie—n’en déplaise à ceux qui croient la pratiquer—qui aurait pour but, abstraction momentanément faite du contexte syntactique, de décoder la 'biologie' et la 'biographie' de chaque hiéroglyphe considéré comme une entité, un être en soi, analyse qui ne saurait se concevoir qu’en diachronie.95
a
b c d e f g h i
j k l m n o p q
Fig. 6
Si l’on collecte, même un peu rapidement, des exemples du logogramme ≈pr, un peu à toutes les époques (Fig. 6),96 on constate immédiatement que le scarabée sacré
proprement dit (Fig. 6a) n’est qu’un prototype, l’indicateur d’une classe comprenant une grande variété d’insectes susceptible d’avoir tous la valeur ≈pr. Si les spécimens de la première rangée (Fig. 6b–i) peuvent, pour la plupart, être considérés comme des scarabées au sens strict (Scarabaeoidae), il est moins probable qu’il en soit de même pour ceux de la seconde (Fig. 6j–q) où, hormis quelques possibles scarabées, on note, apparemment, des carabes ou des élatéridés. En attribuant huit pattes à certains insects de l’ordre ≈pr (Fig. 5e–g), les Égyptiens lui ont donné une extension que nous ne lui aurions certainement pas donnée et qui explique pourquoi certaines araignées (Fig. 5a–c) ressemblent tant à des scarabées.
On accordera une certaine attention aux deux derniers spécimens de la liste (Fig. 6p–q). Tous deux proviennent des textes de la descenderie de la pyramide de Pépi Ier à Saqqara. En dépit d’un état de conservation déplorable, on n’y compte pas
moins de dix signes ≈pr, dont la quasi totalité diffère complètement du type Scarabeus
sacer. L’état fragmentaire des parois ne permet aucune conclusion sérieuse. On peut
toutefois se demander si, statistiquement, les autres secteurs inscrits de la pyramide ont une fréquence comparable de ce signe et s’interroger sur les raisons qui ont poussé les concepteurs de ces textes à varier de cette façon la forme d’un hiéroglyphe aussi banal. Cette partie du monument devait jouer dans le voyage quotidien du roi défunt et sa transformation un rôle particulier.97
Les ≈pr de ce secteur inscrit font penser, par leur forme, à un autre insecte connu des Textes des pyramides et qui sera plus tard totalement assimilé, du moins dans l’écriture, au scarabée classique. Il s’agit de l’insecte ©n≈.
L’insecte ©n≈
Les textes mentionnant cet insecte sont peu nombreux et ne nous apportent guère d’informations utiles à son identification. Comme hiéroglyphe, ou signe hiératique, il est exclusivement connu, dans l’état actuel de notre documentation, par les Textes des pyramides et quelques noms de personnages qui l’ont adopté pour patronyme (Fig. 7).98
Fig. 7
Si les exemples les plus anciens (Fig. 7a–d) peuvent être considérés comme représentant le même insecte, celui de la Fig. 7e est une schématisation, peut-être une façon de représenter vu de dos l’insecte 'générique' dont nous parlerons plus bas (Fig. 11) et qui est représenté plutôt de profil. Les exemples hiératiques ne sont d’aucun secours; celui du papyrus Schmidt, relevé par Möller (Fig. 7h), montre que le scribe a cherché à différencier son image de celle du scarabée sacré classique; ceux des papyrus de Gébélein, purement géométriques (Fig. 7f–g), ne retiennent que ce qui était l’essentiel aux yeux des Égyptiens, mais qui ne nous éclaire pas pour autant sur l’identité de l’insecte.
Keimer a consacré une étude détaillée à l’insecte ©n≈ en appendice à une recherche très documentée sur l’Agrypnus notodonta (aujourd’hui Lanelater notodonta) dans l’art égyptien.99 Il lui revient d’avoir montré que ce dernier était associé à la déesse Neith
dont il pouvait être l’incarnation. Mais il n’a pu se résoudre à identifier définitivement le ©n≈ au Lanelater, les éléments probants lui paraissant insuffisants. Celui-ci présente une particularité singulière.100 Tombé sur le dos il ne peut utiliser ses pattes pour
se remettre d’aplomb. Il s’arc-boute alors sur le sol et, par une contraction extrême des muscles ventraux, permet à une pointe prosternale de se loger dans une cavité provoquant, par cette tension, un effet de gâchette, une détente, qui le projette en l’air de façon non verticale, avec un claquement sec, et lui permet de retomber sur ses pattes. L’insecte est un habitué des milieux humides et lors de la crue annuelle il utilisait son aptitude au saut pour échapper à la montée des eaux.
Plusieurs éléments militent en faveur de l’identification du ©n≈ au Lanelater
notodonta, outre l’aspect général du signe qui lui sert de déterminatif. Tout d’abord, le
bruit qu’il émet en sautant peut évoquer le claquement d’une flèche que l’on décoche et ainsi expliquer le rapprochement avec la déesse archère Neith. Ensuite, un passage des Textes des sarcophages nous apprend que le défunt 'trouve les êtres à écailles (= les poissons) dans l’eau et les insectes ©n≈w sur les rivages',101 ce qui s’accorde bien avec ce
que l’on sait des habitudes de l’insecte. Enfin, son nom même, ©n≈w 'le vivant', suggère un lien étroit avec les conceptions égyptiennes d’une renaissance après la mort. Osiris est un 'dieu vivant' justement parce qu’il est revenu à la vie après son démembrement. Or le Lanelater, lorsqu’il se sent en danger, feint la mort en se mettant sur le dos puis, le danger passé, d’un saut, 'revient à la vie' et se remet sur ses pattes.102 Cela pourrait
expliquer, aussi, pourquoi certains signes ≈pr (Fig. 6n–q) ressemblent à des élatéridés. Ces éléments réunis permettent, je pense, de lever les derniers doutes émis par Keimer et identifier l’insecte ©n≈ au Lanelater notodonta.
L’insecte ©p‡“μ.(t)
Le Wörterbuch enregistre séparément trois mots écrits respectivement , et ,103 qu’il distingue sur la seule foi des déterminatifs. Les deux
premiers figurent dans le chapitre 36 du Livre des morts, mais dans des manuscrits différents; le dernier dans les textes médicaux. Si, toutefois, on se reporte aux originaux des papyrus auxquels renvoie le Wb pour le Livre des morts, on constate que les signes en question (scarabée et sauterelle) ne correspondent pas à la réalité. Dans le premier cas, on a bien affaire à une sorte de coléoptère, mais bien différent du scarabée sacré ≈prr (Fig. 8a); dans le second, l’insecte n’est aucunement une sauterelle (Fig. 8b). D’autres versions du chapitre 36, d’ailleurs, présentent un déterminatif très similaire (Fig. 8c–d).104 Toutes les identifications qui font de ©p‡“μ.t un scarabée ou une sauterelle
Fig. 8
Si l’on examine l’image qui est donnée de l’insecte dans les vignettes du chapitre 36, récemment réunies par Nadine Guilhou,106 on est confronté à une telle variété de
formes que toute identification reste impossible. Le Livre des morts nous apprend qu’il s’agit d’un insecte nécrophage qui possède des mandibules 'crochues'.107 Les habitudes
nécrophages sont également confirmées par des incantations magico-médicales.108
Pour l’étude lexicale et l’identification il vaut mieux s’en tenir aux déterminatifs, généralement d’inspiration moins libre que les vignettes. Les Fig. 8b–d, que les études antérieures, sans doute influencées par le Wörterbuch, ont curieusement confondu avec l’image d’une sauterelle, représentent en fait, comme nous le verrons plus loin (voir Fig. 11), un déterminatif générique réservé habituellement aux insectes les plus petits et les moins faciles à identifier où à classer. La Fig. 8a, en revanche, présente deux particularités intéressantes: une tête minuscule et faisant protubérance en avant du prothorax, d’une part et, d’autre part, un étranglement entre celui-ci et le thorax laissant un vide bien marqué de part et d’autre. Ce sont là des détails que l’on retrouve sur plusieurs nécrophages très communs de la famille des Dermestidae.109 C’est, d’ailleurs,
l’identification qui a été souvent retenue et qui paraît la plus satisfaisante, sans que l’on puisse être absolument sûr qu’elle est définitivement acquise.110
Un détail supplémentaire nous est fourni par une encyclopédie tardive qui nous dit que l’insecte È“dμ.t n’est qu’une ©p‡“μ.t de grande taille, avec une autre curieuse précision: È“dμ.t est ce qui 'tombe du ciel dans(?) les légumes'.111 Il est donc peu probable
que nous ayons affaire à un nécrophage ou à un cancrelat, comme on l’a supposé.112
Malheureusement nous ne possédons aucune image de cet insecte et son utilisation dans certaines recettes médicales ne nous informe guère sur sa nature.113 Une relation
avec la plante È“d.t, peut-être une hédéracée,114 bien que possible, n’est pas démontrable
en l’état actuel des connaissances.
Les criquets et sauterelles
Sur le plan lexical, il n’est guère besoin de rechercher le nom du criquet, celui-ci est bien connu: znÌm,115 copte ϩ.116 Sur le plan paléographie il n’est sans doute
pas inutile de recueillir différentes formes du hiéroglyphe qui le représentent, ne serait-ce que pour les confronter aux représentations de ©p‡“μ.t (Fig. 8b–d). Sur le plan
grammatologique, il sera possible de faire apparaître, là encore, que l’image peut recouvrir des réalités différentes (Fig. 9).117
Fig. 9
Si la Fig. 9a est reconnaissable comme représentation d’un criquet, la Fig. 9b pourrait éventuellement être une sauterelle.118 La Fig. 9d pourrait faire penser à une
abeille, bien que le graveur des textes de la tombe d’Ankhtifi ait bien pris soin de différencier les deux. Les Fig. 9e–f avec leur posture cambrée, l’absence d’ailes visibles, font nettement penser à une éphippigère des vignes. La Fig. 9g sert de déterminatif à un mot ƒnμwr, inclus dans un toponyme proche-oriental, qui doit être emprunté à une langue sémitique. J’ai tenté de montrer que ce pouvait être une désignation du grillon.119 Le signe de la sauterelle, comme plusieurs autres que nous avons examinés
ci-dessus, pourrait donc bien être polyvalent, lui aussi, la catégorie 'sauterelle' des Égyptiens ne recoupant pas nécessairement la nôtre.
La mouche
La mouche ne devrait pas poser problème, à première vue. Toutefois, le Wörterbuch enregistre séparément deux mots, ©fμ 'abeille' (Wb I, 182, 10–11) et ©ff 'mouche' (Wb I, 182, 14–16). Cela se justifie, en apparence, par le fait que ©fμ, en tant que collecteur de miel, ne peut être qu’une abeille.120 Cependant, le nom de la mouche peut également s’écrire
©fμ, dans bien des contextes où l’on souligne son caractère nuisible et importun.121 Selon
Thierry Bardinet, nous n’aurions en fait affaire qu’à un seul et même mot ©ff > ©fμ pouvant désigner à la fois la mouche ou l’abeille selon les contextes.122 On notera que le nom
d’une catégorie de prêtres de Min de Coptos, les ©fw ou ©ftμw, apparemment préposés au miel, s’écrivait à l’aide du signe de la mouche et non celui de l’abeille,123 montrant
que les deux insectes étaient interchangeables, du moins sous cette dénomination. Il n’est pourtant pas impossible qu’il y ait eu quelque nuance, comme le pensait Lacau, qui voyait dans ©ff le diminutif de ©fμ.124 Étymologiquement, il se pourrait que le terme
S’agissant du hiéroglyphe de la mouche, nous nous trouvons confrontés à un paradoxe. Le type normalement utilisé, celui de la fonte Gardiner, ne correspond à aucun modèle épigraphique, mais reproduit un bijou bien connu de la reine Ahhotep ( ).126 Cela est sans doute dû à la difficulté de trouver un bon modèle de ce signe
datant du Moyen Empire ou de la 18e dynastie, époques de référence de la fonte en question. Ce choix trahit en tout cas une attitude courante, encore qu’inconsciente et involontaire, de l’égyptologie depuis ses origines qui amène à confondre l’écriture égyptienne proprement dite et sa reproduction par la recherche contemporaine en autographie ou en typographie, souvent approximative ou réinterprétée. Si l’on réunit quelques exemples réels de ce signe (Fig. 10),127 on peut trouver matière à quelques
réflexions.
Fig. 10
On constate d’abord que le type de la Fig. 10c aurait pu servir de modèle pour une fonte hiéroglyphique bien que datant de la 19e dynastie; c’est, apparemment,
le choix qu’à fait l’IFAO.128 Mais on voit que ©f(f) peut, comme d’autres catégories
examinées jusqu’à présent, recouvrir des réalités plutôt diverses. Les Fig. 10b–c peuvent raisonnablement être considérées comme des mouches domestiques; ce peut être aussi le cas de la Fig. 10e. Cela est moins sûr pour la Fig. 10a. L’appendice allongé entre les pattes arrière fait penser à l’ovopositeur d’une femelle, mais il n’est guère aussi long chez les diptères, encore que bien apparent chez certaines mouches mineuses (agromyzidés). Il est souvent de grande taille chez certains hyménoptères, mais l’allure générale de l’insecte ne se prête pas à une telle identification, d’autant que les ailes déployées à l’horizontale sont atypiques. L’insecte de la Fig. 10f est évidemment une schématisation qui, avec ses quatre pattes, ne correspond pas à une espèce particulière, mais peut évoquer, indifféremment, un coléoptère (cf. Fig. 6c) ou tout autre insecte sans identité précise.129 Le plus intéressant est, bien sûr, le spécimen
de la Fig. 10d. Les traits latéraux, à la racine des ailes, doivent représenter des soies hypopleurales; ce détail associé à la forme et à la position des ailes, les antennes bien visibles, fait penser à un tachinidé. La bande longitudinale serait alors caractéristique de la tachinaire sauvage (Tachina fera) dont le dos porte une bande verticale sombre sur fond jaune orangé.130
Les tout petits
Reste à examiner, très rapidement, ces insectes trop petits pour qu’un regard, autre que celui d’un entomologue moderne, les différencie de façon précise et pour lesquels les Égyptiens ont réservé un hiéroglyphe 'passe-partout'. Nous l’avons déjà rencontré pour l’insecte ©p‡“μ.t (Fig. 8b–d) et on le retrouve, à quelques minces détails près, dans les Textes des sarcophages, pour déterminer différents vocables dont deux seulement peuvent être identifiés (Fig. 11).131
Fig. 11
L’insecte kt.t, littéralement 'la petite', est bien le pou (Fig. 11a et b).132 On note, que
le signe qui le détermine n’a pas, dans les différentes versions, de forme bien fixe et se contente de suggérer un être minuscule dont on peut distinguer les pattes et éventuellement les antennes; pμ 'la puce'133 (Fig. 11c) correspond au même schéma. Pour
les trois autres, on en est réduit à de simples conjectures. On a supposé que l’insecte È““ (Fig. 11d) pouvait être identique à È“μ.(t), connu par un rituel tardif134 et des versions de
Basse époque du chapitre 146 du Livre des morts. Celles-ci, toutefois, en font quelque chose de différent des petites bestioles indistinctes. Le papyrus de Iachtesnacht détermine le mot par ce qui pourrait être un coléoptère indéterminé ( ),135 alors que d’autres
l’affublent d’une longue queue recourbée l’assimilant à un scorpion.136 Le ≈spr, connu
aussi sous la forme ≈sr, est également déterminé par un insecte ressemblant à une abeille ou une guêpe (voir supra Fig. 4e). Quant aux rÌ.tμ 'les deux compagnes', on a supposé qu’elles pouvaient n’être que des incarnations des deux déesses chanteuses Meret ce qui en ferait, en toute hypothèse, des insectes émettant un son musical.137 À
ce qu’il semble notre petit insecte n’avait pas d’identité propre et servait aux scribes faute de mieux.
J’ai montré ailleurs que nous connaissions le nom de la fourmi, attesté par un seul exemple dans un texte mal conservé.138 Celui-ci, gƒfƒf,
présente une forme rédupliquée par rapport au copte ϭⲁϫϥ qui désigne aussi la fourmi. Une autre forme, ϫϫ var. ϫϥϫϥ, qui paraît n’avoir conservé que la partie finale redoublée du mot, s’est en fait alignée sur un autre vocable, ϫϫ qui désigne 'un être de petite taille'.139 À ma connaissance, nous n’avons pas de
représentation de la fourmi en Égypte antique.140 Un point intéressant m’avait échappé
lors de la publication de mon article: le mot pourrait avoir été emprunté à un dialecte libyque. En tamazight la fourmi se nomme taget’t’ouft, tandis que Frédéric Muller, en appendice au récit de voyage de Pacho, relève la forme tékétfi dans le parler de l’oasis d’Audjilah.141 Le préfixe ta- (te- chez Muller), est ici l’article défini qui, à l’époque de
l’égypto-copte, n’était pas encore lié au nom.142
En conclusion
À la fin de cette incursion dans le monde des insectes de l’Égypte ancienne, tels que nous le font connaître les textes et les hiéroglyphes qui les dépeignent, on ne peut proposer que des conclusions partielles et provisoires.143 Tout d’abord, et bien
que les recherches anthropologiques nous l’aient appris, les égyptologues ont encore tendance à raisonner comme si les mots et les signes hiéroglyphiques visaient des catégories au sens moderne du terme. Cela peut nous paraître vrai dans certains cas où les correspondances entre notre pensée et la pensée antique nous semblent parfaites. Pourtant pour les Égyptiens, comme pour toutes les cultures pré-scientifiques, les composantes de l’univers naturel sont d’abord perçues en raison des fonctions qu’elles se voient attribuer dans leur construction mythique du monde. Le cas du scarabée, que nous avons examiné plus haut, est particulièrement éclairant. Sans doute le scarabée sacré au sens strict (Scarabeus sacer) est-il, de notre point de vue, le référent biologique premier de la vision que les Égyptiens avaient du groupe des ≈prr, mais ce groupe ne correspondait pas, non plus, de façon précise à notre catégorie 'coléoptère'. Ce type de classement, minutieusement anatomique qui est le nôtre, n’a rien à voir avec le leur. Pour eux, ce qui importait c’est la possibilité qu’avait une catégorie d’êtres d’incarner le processus ≈pr et donc, par analogie avec le référent 'scarabée sacré', d’entrer dans la catégorie des ≈prr sans pour autant lui ressembler anatomiquement.144 Cela se traduit,
différents. Le constat peut être étendu aux autres catégories, qu’elles soient animales ou autres.
L’idée que nous ne pouvons pas étudier la culture égyptienne antique à partir des schémas et des classifications établies par nos cultures contemporaines, quelles qu’elles soient et qui, d’ailleurs, peuvent aussi diverger entre elles sur ces points, paraît aller de soi. Pourtant, dans les faits, c’est-à-dire dans la façon dont notre recherche fondamentale d’égyptologues s’exprime dans les publications, l’application du principe n’est pas toujours apparente même lorsqu’il est revendiqué.
À l’issue de la présente étude, il me semble désormais difficile d’envisager une enquête lexicale approfondie sans l’associer, de façon plus ou moins étroite selon les cas, à l’analyse grammatologique. Encore faut-il ne pas confondre, comme on le fait couramment, l’écriture égyptienne proprement dite telle qu’elle figure sur les monuments et l’écriture que nous avons recréée pour notre usage personnel (autographie, typographie) et qui sert à échanger, communiquer entre nous la très mince superficie de ce que les textes ont à nous dire. On peut, à l’extrême rigueur, se résigner à cet état de chose en transcrivant en hiéroglyphes les textes hiératiques parce que le corpus de signes qu’ils emploient est très restreint, que ces signes y sont simplifiés à l’extrême et que l’information grammatologique qu’ils contiennent est discrète. Par 'information grammatologique' j’entends ce que les signes pris isolément ont à nous dire. Lorsque nous lisons le mot 'insecte', nous comprenons mentalement ce dont il s’agit, encore que cette compréhension peut prendre des formes différentes selon les individus, mais nous n’analysons pas simultanément ce que chaque lettre évoque, par sa forme, ses origines, par exemple. L’Égyptien qui lisait un texte hiéroglyphique en avait deux perceptions simultanées: l’une syntactique et lexicale, l’autre appréhendant le contenu culturel des signes en fonction de son bagage intellectuel propre. Sans doute, cette seconde lecture pouvait avoir une importance, un poids, très variable en fonction de chaque signe, de la qualité de la gravure, de la richesse épigraphique du texte. Un texte mal gravé, pauvre épigraphiquement, sollicitait sûrement moins cette attention particulière du lecteur. Mais même dans ce type de texte, un détail significatif, un signe un peu moins banal, devait éveiller l’attention et suggérer les intentions du scripteur. Naturellement, les textes soigneusement gravés qu’ils soient royaux ou privés, quels que soient leur support, avaient particulièrement vocation à provoquer cette seconde lecture. Ainsi, pour en revenir au scarabée, les différentes formes réunies Fig. 6, dans ce qu’elles ont de disparates, ne sont pas de 'mauvaises' gravures ou le résultat d’une 'ignorance' du graveur, mais un choix volontaire porteur d’un sens qu’il appartenait au lecteur de reconnaître. Nous n’avons pas même commencé à étudier cette seconde lecture faute d’avoir à portée les outils d’analyse adéquats.
Nous avons beaucoup utilisé des logogrammes, des déterminatifs, dans cette étude. Nous savons depuis longtemps qu’ils ont, entre autres, une fonction de catégorisation sémantique. Mais nous ne les percevons essentiellement qu’en 'première lecture' et, le
plus souvent, à travers le filtre déformant d’une écriture que nous avons, sans nous en apercevoir, transformée, modifiée, pour nos besoins de communication. Un des écueils les plus fréquents dans les études qui se revendiquent de la grammatologie est de mettre sur un même pied le hiératique et les hiéroglyphes. Or dans ce type d’analyse les stratégies de catégorisation sont différentes. Le hiératique vise à la simplification, tant dans les formes que dans le nombre des signes utilisés. Les hiéroglyphes ont vocation à la diversité et à la multiplication des détails, même si ce potentiel n’est pas toujours exploité. S’agissant des insectes, mettre sur le même pied les indicateurs catégoriels et , qui sont propres au hiératique, et les indicateurs hiéroglyphiques, ou les hiéroglyphiques cursifs des compositions religieuses qui en sont une extension, ne peut que conduire à des analyses erronées.145 Le souci
de simplification et de concision du hiératique le pousse à classer les insectes sous deux catégories: les êtres capables de voler (c’est le déterminatif du canard) et les êtres vivants en général, autres que les humains (c’est le déterminatif de la peau). Bien sûr, on peut trouver des noms d’insectes bien identifiés déterminés, dans des textes hiéroglyphiques, par l’un ou l’autre de ces signes, mais c’est sous l’influence directe du hiératique, généralement parce que la copie préparatoire de la version hiéroglyphique était en hiératique. Inversement, le hiératique ne subit que très peu l’influence directe des hiéroglyphes: soit il possède en propre un signe spécifique pour l’animal considéré, soit il en recopie, tant bien que mal, la forme hiéroglyphique et introduit donc un hiéroglyphe cursif dans un contexte purement hiératique (voir l’exemple de la Fig. 7h).
Nous pouvons maintenant tenter d’ordonner les signes hiéroglyphiques des insectes en gardant bien présent à l’esprit qu’il n’existe pas d’insecte, ou même de hiéroglyphe en général, servant de prototype pour en représenter la totalité, simplement parce que la catégorie 'insectes' n’existait pas pour les Égyptiens. Ils n’avaient pas de système taxonomique au sens moderne du terme et organisaient le monde à partir de la fonction, de la finalité dévolue à chaque être, chaque chose, par la création et qui induisait, par là même, une échelle hiérarchique plus ou moins flexible.
La Fig. 12 s’efforce de résumer en un tableau ce qui découle effectivement de ces constats. Les quatre premiers groupes prennent pour référent l’image la plus réaliste possible d’un insecte particulièrement représentatif d’une famille, mais d’une famille, en fait d’un 'ordre' pour utiliser le terme technique adéquat, conforme à nos propres habitudes de classement (coléoptères, hyménoptères, orthoptères, diptères). Parce qu’ils ont été reproduits de façon réaliste et détaillée dans les inscriptions les mieux gravées, sinon toujours parfaitement à l’identique, du moins de façon assez stable au cours des âges, nous avons pu croire que les excellents observateurs de la nature qu’étaient les Égyptiens avaient un système taxonomique aussi rigoureux—ou rigide—que le nôtre.
Fig. 12
Or, si l’on collecte un nombre aussi élevé que possible d’exemples de chaque signe et qu’on les confronte à ce modèle idéal, on ne peut que constater la grande perméabilité des groupes que nous avons ainsi artificiellement délimités; les morphologies naturelles, 'objectives', deviennent malléables et s’adaptent à une idée directrice que l’on peut cerner, on l’a vu, pour le scarabée dans sa capacité ≈pr, mais qui reste dans la plupart des cas encore peu accessible. La dernière catégorie du tableau nous rappelle que l’observation de l’infiniment petit et de l’infiniment grand est une conquête tardive permise par le microscope et la lunette astronomique, au tournant de la Renaissance. Les insectes sont des êtres de taille modeste et certains sont très petits. Cette catégorie illustre donc les limites possibles de l’observation; en deçà d’une certaine taille on est dans le domaine de la 'petite bestiole' au corps lenticulaire, au nombre de pattes
incertain et possédant, le plus souvent, deux petites antennes qui nous font dire, à nous Modernes: 'ce sont des insectes'. Mais pour les Égyptiens ils se confondaient avec une quantité d’autres êtres indiscernables dans le détail, mais souvent importuns du fait de leur grand nombre, qu’ils réunissaient dans une catégorie, celle de la 'gent qui grouille'.146
Les adeptes actuels de la grammatologie appliquée à l’écriture hiéroglyphique invoquent souvent le parrainage du philosophe Jacques Derrida, mais ils manquent à appliquer à leurs travaux un des principes directeurs de sa pensée, la déconstruction, qu’il avait lui-même définie, en une seule occasion, de façon lapidaire: 'plus d’une
langue'.147 Si nous voulons vraiment comprendre la culture égyptienne antique, sa
pensée, nous devons non seulement en apprendre la langue selon ce que nous en disent les grammaires et les études linguistiques (outils qui sont les nôtres et que les anciens Égyptiens ne pratiquaient pas), mais en comprendre, jusqu’à l’empathie, l’écriture dans sa double dimension évoquée plus haut. Nous devons, pour cela, reprendre un contact aussi direct que possible avec celle-ci, l’inventorier, en comparer les composantes, décoder dans chaque signe sa genèse, sa généalogie, pour enfin accéder aux correspondances qui venaient à l’esprit des lecteurs anciens et ne plus rester à la superficie des textes, ou même en marge de ceux-ci. Nous comprendrons mieux la culture égyptienne quand sa langue sera un peu mieux la nôtre. Depuis les origines de l’égyptologie, nous avons fait d’immenses progrès dans la connaissance de la syntaxe, nous stagnons pour ce qui est des connaissances lexicales; l’étude grammatologique de l’écriture reste à faire.
Endnotes
* J’emploie ici 'insectes' entre guillemets car il va être également question, dans ce qui suit, d’invertébrés comme l’araignée. Il est certain que les Égyptiens de l’Antiquité n’ont pas opéré des distinctions aussi poussées que les nôtres dans ce domaine, comme dans d’autres.
1 L. Keimer, ASAE 31 (1931), 145–86; ASAE 32 (1932), 129–50; ASAE 33 (1933), 97–130; ASAE 34 (1934), 77–213;
ASAE 36 (1936), 89–114; ASAE 37 (1937), 143–72.
2 Voir, pour l’essentiel, J. Boessneck, Die Tierwelt des Alten Ägypten untersucht anhand kulturgeschichtlicher und
zoologischer Quellen (Munich, 1988), 148–54; D. Arnold, 'An Egyptian Bestiary', MMA Bulletin 52/4 (1995), 31, 47–49;
P.-F. Houlihan, The Animal World of the Pharaohs (Le Caire, 1996), 175–94; P. Vernus, J. Yoyotte, Bestiaire des
pharaons (Paris, 2005), 429–55; H. Levinson, A. Levinson, 'Prionotheca coronata Olivier (Pimeliinae, Tenebrionidae)
recognized as a new species of venerated beetles in the funerary cult of pre-dynastic and archaic Egypt' Zeitschrift für
angewandte Entomologie 120 (1996), 577–85; H. Levinson, A. Levinson, 'Insekten als Symbole göttlicher Verehrung
und Schädlinge des Menschen', Spixiana, Supplement 27 (Munich, 2001); H. Levinson, A. Levinson, 'Zur Entomologie des pharaonischen Ägypten', Deutsche Gesellschaft für allgemeine und angewandte Entomologie. Nachrichten 19/3 (2005), 153–59; C. Spieser, 'Serket, protectrice des enfants à naître et des défunts à renaître', RdE 52 (2001), 251–64; R. Baligh, 'Insects in Ancient Egypt with references to the Holy Books,' CASAE 35 (Le Caire, 2006), 19–29; R. A. Gillam, 'Egypt, the Bible, and Some Insects', JSSEA 35 (2008), 123–32.
3 La bibliographie est extrêmement abondante et souvent dispersée dans des revues spécialisées. On trouvera dans B. Gerisch, 'Archäoentomologische Untersuchungen an Mumien, Grabbeigaben und Gräbern des alten Ägypten unter besondere Berücksichtigung der Mumie Aset-iri-khet-es', Mummy. Results of Interdisciplinary Examination
of the Egyptian Mummy of Aset-iri-khet-es from the Archaeological Museum in Cracow (Cracovie, 2001), 131–66
une bibliographie très étendue à laquelle on pourra encore ajouter: F. Netolitzky, 'Insekten und Milben' dans: Netolitzky, 'Nachweise von Nahrungs- und Heilmitteln in den Trockenleichen von Naga-ed-Dêr (Ägypten)', MDAIK
Ergänzungsheft 1 (1943), 12–13; F. E. Blaisdell, 'A blind beetle excavated from an Egyptian city’s ruins dating between
117 and 235 A. D.', Proceedings of the Entomological Society of Washington 29 (1927), 121–25; K. G. Blair, 'Some ancient beetles from Egypt and Mesopotamia', Proceedings of the Royal Entomological Society of London 10 (1935),